151 boulevard Saint-Germain, Paris 6e
La Brasserie Lipp, sis au 151, boulevard Saint-Germain, se manifeste d’abord comme un vestige pérenne, un de ces marqueurs urbains qui, par leur simple présence, rappellent une certaine permanence parisienne. Fondée en 1880 par Léonard Lipp, cet établissement, originellement la « Brasserie des Bords du Rhin », fut contraint d’adapter son toponyme aux vicissitudes nationales, devenant « Brasserie des Bords » durant la Grande Guerre, un détail anecdotique qui en dit long sur la susceptibilité des époques et la fluidité de l'identité des lieux publics. Son succès initial, fondé sur une proposition culinaire simple mais efficace – cervelas, choucroute, bière – et une convivialité à prix modestes, a jeté les bases d'une institution, bien avant qu'elle n'acquière ses lettres de noblesse culturelles. L'intervention de Marcelin Cazes en 1920, figure emblématique du « bougnat » parisien, marque une césure significative. C'est à lui que l'on doit l'esthétique intérieure qui confère aujourd'hui à Lipp son cachet singulier et son statut de patrimoine vivant. Les céramiques murales de Léon Fargue, père de l'écrivain Léon-Paul Fargue, et les plafonds peints de Charley Garry ne sont pas de simples ornements ; ils constituent un véritable décorum, une armature visuelle qui enrobe l'espace d'une patine Art déco, robuste et pourtant sophistiquée. Ces éléments, alliés aux banquettes en moleskine marron, instaurent une atmosphère d'une élégance brute, propice aux confidences et aux joutes intellectuelles. L'architecture intérieure de Lipp ne cherche pas l'ostentation, mais une sorte d'intemporalité fonctionnelle, une scène immuable pour un ballet incessant de personnages. La brasserie s'est érigée en un cénacle littéraire, bien avant la création du « prix Cazes » en 1935, en accueillant des figures telles que Verlaine ou Apollinaire. Le prix lui-même, initialement conçu comme un tremplin pour des auteurs encore sans distinction, a su initier de nombreuses carrières avant d’être, comme tant de bonnes intentions, quelque peu dénaturé par le temps et la célébrité. C'est le destin des institutions, souvent, de voir leurs principes originels se diluer à mesure que leur notoriété s'accroît. Au-delà des cercles littéraires, Lipp fut également le théâtre d'événements moins anodins. Il est par exemple notable qu'entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, Gaby Aghion y organisa les défilés de prêt-à-porter pour la maison Chloé, instaurant un dialogue inattendu entre la haute couture et le substrat d'une brasserie traditionnelle. Mais l'anecdote la plus frappante reste sans doute l'enlèvement de Mehdi Ben Barka en 1965, juste devant ses portes. Ce fait divers, qui prit les proportions d'un scandale politique international, confère au lieu une dimension historique sombre, rappelant que même les sanctuaires de la vie mondaine peuvent être rattrapés par les réalités géopolitiques, devenant, malgré eux, des lieux de mémoire d'événements majeurs. Aujourd'hui, alors que les décors sont d'origine et les menus inchangés depuis les années 1930, la clientèle de Lipp a sensiblement évolué. Des écrivains et hommes politiques qui en faisaient leur quartier général, la brasserie est devenue une attraction pour un public international, largement touristique. C'est le paradoxe de nombreux lieux parisiens emblématiques : leur conservation muséale attire un nouveau public, parfois au détriment de l'âme originelle qui résidait dans l'usage quotidien et la familiarité de ses habitués. Lipp demeure ainsi un palimpseste urbain, où les strates de l'histoire, de la gastronomie et de la culture se superposent, offrant une narration continue, entre le faste d'un passé révolu et la vitalité d'un présent en constante redéfinition.