Rue du Donjon, Rouen
On pourrait observer, non sans une certaine ironie historique, que l'édifice que l'on nomme aujourd'hui la Tour Jeanne-d'Arc n'est, en réalité, qu'un fragment isolé, le vestige solitaire d'un ensemble bien plus vaste : le château de Rouen édifié par Philippe Auguste au début du XIIIe siècle. Ce donjon, ou plutôt cette Grosse Tour comme on la nommait jadis, se dresse comme une assertion de puissance, une fortification conçue pour intimider autant que pour défendre. Sa silhouette cylindrique, massive, bâtie de calcaire local, affirme une prééminence certaine. Avec ses quatorze mètres de diamètre et ses murs d'une épaisseur redoutable de quatre mètres, l'édifice est une démonstration éloquente de l'art militaire de son temps. Les ouvertures, rares et réduites à de simples meurtrières, soulignent la prédominance du plein sur le vide, traduisant une fonction défensive primordiale. Les trente mètres d'élévation abritaient quatre niveaux, dont deux s'offraient à la robustesse d'une voûte d'ogives, détail qui trahit un certain raffinement technique au-delà de la simple force brute. L'accès, comme il était d'usage, s'effectuait non pas au niveau du sol, mais par la courtine, via des ponts sans doute moins permanents que la pierre elle-même. Le chemin de ronde, jadis garni de hourds de bois reposant sur des corbeaux de pierre, fut l'objet d'une reconstitution, ainsi que la toiture en poivrière, lors de la campagne de restauration menée par Louis Desmarest entre 1866 et 1874, sous l'égide de Viollet-le-Duc. Il est à noter que ces ajouts du XIXe siècle, s'ils participaient à une vision romantique du Moyen Âge, ne reflètent pas toujours la pureté historique des origines. L'appellation Tour Jeanne-d'Arc est d'ailleurs le fruit d'une confusion tenace. Si la Pucelle y fut effectivement confrontée, dans une scène d'une théâtralité calculée, à l'appareil de torture, elle n'y fut pas incarcérée. Son emprisonnement eut lieu dans la Tour de la Pucelle, aujourd'hui disparue, dont quelques substructures demeurent, discrètement signalées. La célèbre répartie de Jeanne d'Arc, Vrayement, se vous me debviez distraire les membres et faire partir l'ame du corps, si ne vous en diray je aultre chose. Et apprez vous disoye, je diroye que le me auriez faict dire par force, prononcée lors de cette confrontation, résonne encore des siècles plus tard, témoignant de sa fermeté inébranlable face à la pression ecclésiastique. L'histoire du donjon ne s'arrête pas au Moyen Âge. Durant la Seconde Guerre mondiale, il connut une réaffectation des plus prosaïques et brutales : camouflé et bétonné en sa partie supérieure, il fut transformé en bunker par les forces allemandes. Une transformation qui défigure l'édifice, mais qui, paradoxalement, témoigne de sa robustesse intrinsèque, capable d'absorber des fonctions militaires à des époques radicalement différentes. Classé monument historique dès 1840, il a traversé les siècles, non sans altérations. Aujourd'hui, il s'offre au public comme un musée et un lieu d'escape game, une reconversion qui, pour être didactique et ludique, contraste singulièrement avec la gravité des événements dont il fut le silencieux témoin. C'est une façon de maintenir un lien, certes moderne et parfois un peu léger, avec un passé qui fut, lui, d'une toute autre facture.