8 rue des Orfèvres, Paris 1er
Le 8, rue des Orfèvres, n'offre plus qu'une discrète mémoire architecturale, un palimpseste urbain où les ambitions d'une corporation jadis florissante se manifestent par quelques fragments de pierre insérés dans une façade anonyme. Cet immeuble abrite en son sein les vestiges de la seconde chapelle Saint-Éloi, dite « des orfèvres », un édifice dont la genèse au XVe siècle, puis la reconstruction ambitieuse au XVIe, témoignent d'une époque où les corps de métier affichaient leur puissance avec une certaine ostentation. Initialement établie au début du XVe siècle au sein de l'hôtel des Trois-Degrés, cette première chapelle en bois répondait au besoin de la confrérie Saint-Éloi d'exercer ses droits de culte, confortant son autonomie face à la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. Mais c'est sa reconstruction au milieu du XVIe siècle qui marque l'apogée de sa prétention artistique. L'historiographie ancienne lui attribua un temps Philibert Delorme, gloire de la Renaissance française, un prestige qui, quoique non étayé par les documents d'archives, confère à l'édifice une aura certaine. Les marchés de 1550 désignent plutôt les maîtres-maçons François de la Flasche et Jean Marchand, une réalité plus prosaïque mais non moins pertinente pour comprendre la diffusion des formes nouvelles. La façade occidentale, dont quelques pilastres toscans, des niches cintrées et des corniches sont encore discernables, affichait un style résolument antiquisant et italianisant, caractéristique de la Seconde Renaissance française. Les pilastres en gaine du second niveau, loin de la pureté classique, trahissent même une sensibilité maniériste, non sans rappeler l'influence des publications de Serlio, dont les traités circulaient alors dans les ateliers. On imagine aisément le fronton triangulaire qui couronnait originellement l'ensemble, conférant à cette élévation un impact monumental aujourd'hui oblitéré. À l'intérieur, la nef se voyait coiffée d'une voûte en berceau ornée de caissons octogonaux à rosaces et d'arcs-doubleaux enrichis de guillochis, tandis que le chœur en cul-de-four était structuré par une voûte nervurée de liernes. Le projet initial prévoyait une coupole pour illuminer le vaisseau, mais cette ambition, peut-être victime des contraintes budgétaires – la corporation ayant dû emprunter 450 livres pour ces travaux coûteux –, ne fut jamais concrétisée, laissant une lacune notable dans l'économie spatiale imaginée. La décoration intérieure attestait d'une commande artistique de premier ordre : des vitraux de Jacques Aubry d'après les cartons de Jean Cousin l'Ancien, figurant des scènes du Nouveau et de l'Ancien Testament, tels la Crucifixion et le sacrifice d'Abraham ; un maître-autel de pierre de Senlis incrusté de marbre de Gênes, orné de sept statues de Germain Pilon, dont la Trinité et saint Éloi. Pilon fut également l'auteur des statues des Douze Apôtres encadrant les quatre autels de la clôture basse en chêne de Montargis, elle-même agrémentée d'un tabernacle en bois du Brésil. La présence des armes royales, sculptées aux côtés de celles de la corporation sur la clôture, la voûte et le portail, soulignait la protection monarchique et le statut social éminent de ces orfèvres. Le destin de la chapelle, cependant, fut de courte durée en tant que lieu de culte. La Révolution française, abolissant les corporations et nationalisant leurs biens, la voua à une déchéance rapide. Vendue en 1797, elle connut une série d'affectations profanes, depuis un projet de dépôt de marée jusqu'à une institution scolaire. Son riche décor fut dispersé, quelques fragments de marbre et deux tableaux étant miraculeusement sauvés par la Commission temporaire des arts et Alexandre Lenoir. L'orgue même fut transféré, et la porte d'entrée démantelée, signe du démembrement méthodique de son identité. Les travaux de réhabilitation récents, menés entre 2009 et 2013, ont permis d'améliorer la lisibilité de ces vestiges discrets. Ils nous rappellent qu'au-delà de la splendeur évanouie, subsiste une leçon d'histoire architecturale et sociale, un témoignage éloquent de la fragilité des constructions humaines face aux soubresauts de l'histoire et à l'implacable renouvellement de l'espace urbain. L'ancienne chapelle Saint-Éloi demeure ainsi, non pas comme un monument intact, mais comme une cicatrice élégante dans le tissu parisien, un écho lointain d'une grandeur passée.