20 place des Vosges, Paris 4e
L'Hôtel d'Angennes de Rambouillet, sis au numéro vingt de la Place des Vosges, s'insère dans l'ordonnancement rigoureux de cette place royale, testament éloquent d'une volonté urbanistique d'une rare cohérence. Sa façade de quatorze mètres quarante-cinq, dénuée de singularité ostentatoire, participe à la majesté collective, se soumettant à la grammaire architecturale établie par Henri IV : brique rouge, chaînes d'angle en pierre, arcades au rez-de-chaussée, toitures d'ardoise percées de lucarnes. Une imposante uniformité, où l'individualité de chaque propriétaire est astreinte à la discipline du commun, laissant peu de marge à l'expressivité extérieure, un choix délibéré pour une place conçue comme un écrin. L'Hôtel d'Angennes est, en ce sens, une pièce parmi d'autres d'un ensemble urbain qui privilégiait la cohésion visuelle sur l'affirmation individuelle. Il est l'exemple même de ce façadisme précoce, où l'extérieur est avant tout une contribution à un ensemble, et l'intérieur, le véritable terrain de l'expression des fortunes. L'édifice, érigé en 1607 par un certain Jean Fontaine pour Nicolas d'Angennes, illustre la première phase de l'occupation de la Place Royale. Sa conception originelle se conformait aux exigences fonctionnelles de l'époque. Mais c'est en 1645, sous l'égide de Gaspard II de Fieubet – un parlementaire dont l'ascension sociale s'accompagnait naturellement d'une exigence de représentation accrue – que l'hôtel connut une métamorphose significative. Charles Chamois, l'architecte alors en charge, fut chargé de remodeler cet intérieur, démontrant ainsi que la véritable expression du pouvoir et du goût se jouait bien plus dans l'articulation des espaces privés que dans l'immuable vêture de la place. Chamois, avec une habileté certaine, ne se contenta pas d'une simple restauration des façades, lesquelles, sur la place et sur la cour, devaient probablement maintenir une certaine tenue. L'œuvre capitale résida dans la refonte de la disposition intérieure. Le déplacement du grand escalier, opération structurelle et symbolique majeure, libéra des volumes considérables. Cette intervention, loin d'être anecdotique, permettait d'ouvrir une "grande salle", espace de réception par excellence, signe des nouvelles pratiques mondaines et des nécessités d'apparat. L'escalier, élément vertébral de la circulation et de la hiérarchie des pièces, se voyait relégué, ou repositionné, au service d'une fluidité et d'une ampleur inédites, signe d'une transition vers des intérieurs plus fonctionnels et démonstratifs. L'ajout d'une chapelle et de diverses autres pièces dans les ailes témoigne d'une sophistication croissante du programme fonctionnel et spirituel de la demeure. Ces aménagements reflètent une adaptation aux usages de l'aristocratie parlementaire du milieu du XVIIe siècle, où l'hôtel particulier devient un véritable instrument de la vie sociale et de l'affirmation d'un statut. Le destin de l'hôtel suivit le cours des fortunes; Gaspard III de Fieubet, fils du précédent, choisissant de se déplacer vers un hôtel Fieubet plus ostentatoire, marquant ainsi une évolution des modes de vie et une incessante quête de prestige dans le paysage urbain parisien. C'est l'histoire d'un palais qui, malgré son inscription dans un ensemble monumental, n'en connut pas moins les transformations intimes dictées par le goût et les ambitions de ses occupants successifs. La reconnaissance tardive en 1955, avec le classement de sa façade et de ses toitures, et l'inscription de son escalier, souligne la valeur patrimoniale de cette discrète contribution à l'harmonie générale de la Place des Vosges, un exemple parmi d'autres de la manière dont la grandeur s'est parfois drapée d'une certaine retenue.