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Hôtel Gouffier de Thoix(actuel annexe des services dupremier ministre)

Hôtel Gouffier de Thoix(actuel annexe des services dupremier ministre)

56 rue de Varenne, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Gouffier de Thoix, aujourd'hui discrète annexe des services du Premier ministre rue de Varenne, s'inscrit dans cette lignée d'hôtels particuliers parisiens dont la grandeur passée a été, non sans une certaine ironie du sort, absorbée par les nécessités de l'administration républicaine. Édifié entre 1719 et 1725, l'œuvre d'un certain Baudoin, dont la discrétion historiographique ne retire rien à la compétence, fut commanditée par Henriette de Penancoët de Kéroual, une figure dont la parenté avec la maîtresse de Charles II d'Angleterre suggère d'emblée un certain prestige, voire une confortable aisance. Son nom, cependant, lui vient de son époux, le marquis de Thoix, témoin d'une époque où l'appellation d'un lieu était indissociable de sa lignée propriétaire. Le portail sur rue constitue l'un des rares vestiges extérieurs d'une ostentation stylistique qui fut jadis de mise. Ce rocaille exubérant, déployant coquilles, coraux et astéries avec une fidélité presque didactique dans son tympan, trahit non pas seulement une fantaisie décorative, mais une véritable curiosité pour l'histoire naturelle, alors en plein essor au sein des cabinets de curiosités. Les allégories de Mars et Minerve sur les vantaux, figures tutélaires de la guerre et de la sagesse, apportent une touche de gravité classique à cette légèreté d'ornement. À l'intérieur, la cour d'honneur, rendue faussement symétrique par l'adjonction d'un « mur renard » en trompe-l'œil, est une illustration pertinente de ces compromis esthétiques et urbanistiques où la régularité classique devait s'adapter aux contraintes parcellaires. Les changements de propriétaires, de la haute aristocratie aux figures parlementaires, puis l'épisode singulier de la loterie nationale post-Révolutionnaire qui le fit échoir à un bijoutier en 1795, offrent une coupe transversale éloquente des bouleversements sociaux français. Chaque transaction, chaque transmission, chaque saisie comme bien d'émigré, constitue un chapitre à part entière des aléas de la propriété foncière. L'occupation temporaire par René Charles de Maupeou, premier président du Parlement de Paris, ajoute une couche de prestige temporaire à cette demeure. Au XXe siècle, l'édifice connut une modernisation notable sous l'égide de Jean-Charles Moreux en 1934, architecte et décorateur dont l'approche, bien que respectueuse, n'en était pas moins une réinterprétation du classicisme. Moreux, avec son sens aigu du détail, a su y insuffler une modernité mesurée, notamment par la création d'un jardin et le réaménagement intérieur. Plus singulière encore est l'association de ces murs à Louis Aragon et Elsa Triolet, figures tutélaires de la littérature française, qui y vécurent et travaillèrent. L'hôtel, de témoin des fastes aristocratiques, devint alors le cadre de la création intellectuelle et de l'engagement politique, une transition inattendue mais non sans grandeur. Classé monument historique en 1946, l'Hôtel Gouffier de Thoix, de résidence privée à foyer d'intellectuels, a finalement trouvé sa place dans l'appareil d'État, un destin partagé par nombre de ses illustres voisins. Ses boiseries rocailles de premier ordre, sa fontaine et son poêle en terre cuite dans la salle à manger, témoignages de l'art du XVIIIe siècle, subsistent comme des bribes d'un passé dont la richesse est désormais discrètement contenue par les nécessités de l'administration.