Voir sur la carte interactive
Chapelle Saint-Yon

Chapelle Saint-Yon

90, 92 rue Saint-Julien, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

Le manoir de Saint-Yon, à Rouen, fut la matrice d'une appellation, celle des Frères Saint-Yon, un toponyme conférant une identité forte à cette institution des Frères des Écoles chrétiennes dès le XVIIIe siècle. Initialement connu sous le nom de Hauteville, il fut acquis en 1604 par Eustache de Saint-Yon, succédant à des figures comme le poète Philippe Desportes, avant de trouver sa vocation majeure. C'est en 1705 que Jean-Baptiste de La Salle, visionnaire de l'éducation, y établit le siège de son Institut naissant. Dans cette vaste propriété du début du XVIIe siècle, il installe son noviciat et y développe un pensionnat d'un genre novateur, bénéficiant de l'appui de l'archevêque Colbert et du premier président du Parlement de Normandie. La singularité de Saint-Yon résidait dans son programme éducatif audacieux. Au-delà des matières traditionnelles, il privilégiait l'enseignement des mathématiques, des sciences, du commerce, de la finance, voire de l'architecture, délaissant le latin, choix radical pour l'époque. Une véritable école professionnelle s'y épanouit, avec ses propres ateliers où les élèves s'exerçaient à la sculpture, la serrurerie, la menuiserie. Les jardins eux-mêmes, loin d'être de simples agréments, devenaient des laboratoires pour l'horticulture et la botanique, complétés par des cours de tricotage et de tissage. Cette approche pragmatique et ancrée dans les besoins de l'industrie naissante atteste d'une clairvoyance pédagogique remarquable. C'est entre 1728 et 1734 que fut érigée la chapelle dédiée au Saint Enfant-Jésus, un édifice classique qui, si sa façade conserve encore la solennité de son époque, témoigne aujourd'hui des outrages du temps et des usages successifs. Son intérieur, brutalement scindé par une dalle de béton, révèle l'une de ces interventions fonctionnelles qui, pour utiles qu'elles soient, dénaturent parfois l'intégrité spatiale originelle. Les statues de saint Joseph et saint Yon, œuvre de Marin-Nicolas Jadoulle, qui l'ornaient furent, elles, victimes de la fureur révolutionnaire. Cette chapelle abrita un temps la dépouille du fondateur, Jean-Baptiste de La Salle, avant que la crypte ne soit, bien plus tard, inscrite aux monuments historiques en 1991, une reconnaissance tardive pour un lieu chargé d'histoire. Après le départ forcé des Frères à la Révolution, le manoir connut une série de reconversions singulières, de prison révolutionnaire à hôpital, puis caserne et dépôt de mendicité. Son incarnation la plus notable fut celle d'un asile d'aliénés, l'un des premiers de France, au XIXe siècle, qui vit l'adjonction d'une nouvelle aile par Grégoire et Jouannin. Ce lieu devint même un centre pionnier de la statistique sociale et morale, sous l'impulsion de médecins comme Achille-Louis Foville et Maximien Parchappe, illustrant la capacité de l'édifice à se muer en laboratoire des sciences humaines. La fin du XIXe siècle vit l'installation d'une École normale d'instituteurs, œuvre de Lucien Lefort, fréquentée par des figures comme Charles Angrand ou Pierre Mac Orlan, perpétuant ainsi une tradition éducative. Le site traversa les conflits, servant d'hôpital auxiliaire durant la Grande Guerre, et abrita même un monument aux morts inauguré par le président Millerand. Les mutations continuèrent avec le transfert de l'École normale en 1963, laissant place à des collèges successifs, et plus récemment, la chapelle abritant une Cité des métiers. L'acquisition du manoir par le Conseil régional dans les années 2000 marque une nouvelle ère. La restauration fut menée avec une audace certaine, notamment l'installation d'une vaste voûte translucide en ETFE recouvrant l'ancienne cour. Cette solution contemporaine, aussi légère qu'efficace, crée un contraste saisissant avec la pierre classique des façades et permet de réinvestir l'espace central, transformant l'ensemble en Pôle régional des Savoirs, désormais l'Atrium. Ce lieu multiforme est un exemple éloquent de la persistance architecturale, où chaque strate d'occupation, chaque modification, confère au bâtiment une identité complexe, faite de ruptures et de continuités, témoignant d'une histoire riche et d'une adaptabilité remarquable aux fonctions successives.