75, 77 rue Bouquet, Rouen
L'emplacement de l'abbaye Saint-Amand de Rouen, prétendument érigée sur les vestiges d'un temple dédié à Vénus, évoque d'emblée une superposition des cultes et des époques. Fondée, dit-on, sous Clovis II, son destin fut celui de nombreuses fondations normandes : la destruction par les incursions vikings, puis la reconstruction. C'est en 1030, sous l'impulsion de Gosselin d'Arques et avec la bienveillance de Robert le Magnifique, que le monastère bénédictin féminin retrouva une existence tangible, bientôt nantie par la générosité, somme toute calculée, de figures telles que Guillaume le Conquérant. La consécration de son église abbatiale, dédiée à Notre-Dame et saint Amand en 1068, marqua une étape significative. Une singularité architecturale et fonctionnelle se manifesta dès 1100, lorsque l'église fut contrainte à une partition : le chœur réservé aux moniales, la nef dévolue à la paroisse Saint-Amand. Cet aménagement, dicté par les nécessités du culte laïc, témoigne d'un pragmatisme peu soucieux de la pureté formelle ou de l'intimité monastique. L'abbaye ne fut pas qu'un ensemble de pierres ; elle était un centre de pouvoir et de symboles. Elle se distingua, notamment, par une réputation singulière de guérison des possédés, conférant aux lieux une aura mystique certaine. Plus intrigant encore était le privilège de l'abbesse, qui, lors de l'investiture de l'archevêque de Rouen, lui passait l'anneau pastoral au doigt en prononçant une formule d'une gravité sibylline : Je vous le baille vivant, vous me le rendrez mort. C'est également en ces murs que le corps de l'archevêque était translaté avant son ultime inhumation cathédrale, scellant ainsi un lien puissant, et quelque peu morbide, entre l'institution féminine et la hiérarchie épiscopale. Les siècles suivants virent une série d'interventions architecturales, souvent ponctuelles et tributaires des fortunes ou des malheurs du temps. Vers 1520, l'abbesse Guillemette d'Assy enrichit le domaine d'un colombier, puis vers 1540, une tourelle polygonale vint s'ajouter aux logis. Mais la période la plus tumultueuse fut sans doute le XVIe siècle, avec le pillage calviniste de 1562, véritable mise à sac, suivi de l'effondrement du clocher sept ans plus tard, en 1569, laissant l'église éventrée. Ce n'est qu'avec Anne de Souvré, au début du XVIIe siècle, que l'abbaye retrouva une certaine dignité, avec l'édification d'un nouveau clocher et la réparation des bâtiments claustraux. Le XVIIIe siècle, sous l'égide de Nicolas Bourgeois puis de Charles Thibaut, apporta des modernisations, remplaçant les structures médiévales par des agencements plus conformes au goût classique, une évolution banale pour l'époque, souvent au détriment de l'authenticité originelle. Le destin final de l'abbaye fut des plus prosaïques. Supprimée en 1790 par la Révolution, elle devint un magasin central, puis fut démantelée et vendue. L'urbanisme du XIXe siècle, impitoyable et expéditif, acheva son œuvre : le percement de la rue de la République en 1863 balaya les derniers vestiges des logis des abbesses, ne laissant qu'une mémoire fragmentée. De cet ensemble autrefois imposant, ne subsistent aujourd'hui que quelques éléments épars, préservés çà et là, comme une cheminée et des boiseries au musée de la Céramique de Rouen, ou cette tourelle et façade de bois, désormais démontées et mises en dépôt. Une fin discrète pour une institution qui fut, des siècles durant, un phare spirituel et un pivot de la vie rouennaise.