47 rue Vieille-du-Temple, Paris 4e
L'Hôtel Amelot de Bisseuil, souvent désigné avec une certaine grandiloquence comme celui « des Ambassadeurs de Hollande », s'inscrit, au cœur du Marais, dans cette tradition architecturale du XVIIe siècle qui visait à l'affirmation sociale par la pierre. Sa topographie singulière, dénuée de l'organisation classique « entre cour et jardin » au profit de deux cours successives dictées par la faible profondeur de la parcelle, révèle d'emblée un compromis entre l'ambition et la contrainte foncière. Pierre Cottard, architecte du roi, se vit confier le chantier en 1657 par Denis Amelot de Chaillou, puis son fils Jean-Baptiste, pour transformer l'antique Hôtel de Rieux en cette demeure ostentatoire. Son achèvement en 1660, tel que Cottard le consigna, marque un jalon. L'appellation curieuse, quant à elle, renverrait non pas à une ambassade permanente, mais à la tolérance, rare et pragmatique, dont bénéficiait la chapelle protestante de l'hôtel durant la période post-Révocation de l'Édit de Nantes, un refuge discret pour le culte réformé, accueillant même le baptême de la jeune Mademoiselle Necker, future Madame de Staël. La façade sur la rue Vieille-du-Temple, sobre mais non dénuée d'artifices, présente une cour d'honneur étroite. Là, des figures d'enfants en gaine soutiennent une corniche, tandis que l'arc en plein cintre de l'entrée est surmonté d'un bas-relief où Thomas Regnaudin a sculpté deux Renommées, ces divinités ailées aux cent bouches et aux trompettes sonnantes, évocatrices d'une gloire éphémère. Les têtes de Méduse ornant la porte confèrent à l'ensemble une note mythologique, presque apotropaïque. L'œil averti remarquera surtout les sept cadrans solaires du père Truchet, répartis avec une science que Germain Brice qualifiera en 1684 de « très curieux et très savants », éléments d'une géométrisation du temps, restaurés avec minutie en 2016. La seconde cour, plus vaste, accessible par un passage voûté, arbore une façade scandée de niches, peuplées de vertus allégoriques – Force, Vérité, Prudence – et de figures célestes telles l'Aurore et le Crépuscule, offrant une dialectique entre le profane et le sacré, le didactique et l'ornemental. Côté cour, un fronton met en scène Romulus et Rémus, nourrissant ainsi le mythe fondateur de Rome au cœur de Paris. L'intérieur, malgré les transformations du XVIIIe siècle, notamment la suppression du grand escalier par Louis Le Tellier, conserve des vestiges de cette opulence. La galerie de Psyché, avec le plafond de Michel Corneille l'Ancien dépeignant l'Apothéose du personnage mythologique, et le trumeau de cheminée illustrant sa Toilette, témoigne de cette fascination pour l'Antiquité. Le salon de Flore, remanié par Joseph-Marie Vien, ou la chambre à l'italienne reconstituée, dont seuls la cheminée et le plafond de Louis de Boullogne sont d'origine, attestent des strates d'interventions et de la difficulté de préserver une authenticité absolue. La Bruyère, toujours perspicace, n'avait pas manqué de pointer du doigt l'ironie de ces fastueuses demeures bourgeoises dans ses Caractères, raillant cet « hôtel si beau, si riche et si orné, qu'il est inhabitable ». Au fil des siècles, cette demeure fut le théâtre d'existences notables. Beaumarchais y loua l'hôtel en 1776, y composant *Le Mariage de Figaro*, cette pièce audacieuse qui ne fut jouée que six ans plus tard, et y fonda même la compagnie maritime fictive Roderiguez, Hortalez et Cie pour soutenir les insurgés américains. Plus tard, des personnalités telles que Paul Brenot ou l'industriel Paul-Louis Weiller, surnommé « Paul-Louis XIV » par Greta Garbo pour sa générosité, s'y sont succédé, accueillant une pléiade d'invités prestigieux. L'hôtel, classé monument historique dès 1924, après des restaurations méticuleuses, est aujourd'hui promis à une nouvelle incarnation, celle d'un hôtel de luxe. Une destinée prévisible, sans doute, pour ces écrins patrimoniaux, passant de l'ostentation privée à la monétisation hôtelière, mais qui assure, pour un temps, leur survie.