Voir sur la carte interactive
Hôtel Lutetia

Hôtel Lutetia

23 rue de Sèvres 43-51 boulevard Raspail Place Alphonse-Deville, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Lutetia, ce vaisseau ancré boulevard Raspail, n'est pas né d'une vision purement esthétique, mais d'une pragmatique nécessité commerciale. Commandité par Madame Boucicaut du Bon Marché, il devait loger une clientèle provinciale aisée, témoignant ainsi d'une liaison intrinsèque entre le commerce de luxe et l'hospitalité de prestige. Inauguré en 1910, l'édifice des architectes Louis-Hippolyte Boileau et Henri Tauzin présente une façade Art Nouveau aux motifs figuratifs, dont ces grappes de vigne sculptées, singulier rappel d'une Lutèce viticole, plutôt qu'une affirmation stylistique audacieuse, un geste d'ornementation quelque peu anachronique et charmant. Ses formes organiques s'épanouissent sur une pierre robuste, conférant à l'ensemble une gravité que la légèreté de l'Art Nouveau peine parfois à masquer. L'intérieur, dès l'origine, fut le théâtre d'une coexistence stylistique fascinante, intégrant l'un des premiers bars d'esthétique Art Déco, un mouvement alors naissant, avant même que celui-ci ne s'impose comme un manifeste. Cette perméabilité aux courants successifs se manifesta à travers les décennies : l'extension de 1912 par Boileau, puis l'adjonction de 1927 qui vint clore la cour centrale, transformant un espace potentiellement lumineux en une opportunité fonctionnelle pour une salle des fêtes et une brasserie agrandie. Cette évolution révèle la dialectique constante entre l'ambition architecturale et les impératifs de maximisation de l'espace commercial et lumineux. Durant l'entre-deux-guerres, sa localisation privilégiée, à la confluence de Saint-Germain-des-Prés et de Montparnasse, en fit un carrefour culturel. Il fut l'écrin de figures tutélaires, d'André Gide y élisant domicile à James Joyce se divertissant au piano. C'est ici même qu'Albert Cohen dicta les pages denses de "Belle du Seigneur", conférant aux murs une mémoire littéraire palpable. Puis vint la rupture. En juin 1940, la lumière mondaine céda le pas à l'obscurité de l'occupation, l'hôtel devenant le quartier général de l'Abwehr. Une anecdote, teintée d'un certain panache résistant, rapporte comment des employés rusés réussirent à dissimuler de précieux flacons dans les profondeurs des caves, les soustrayant aux appétits de l'occupant. À la Libération, le Lutetia connut une transformation encore plus radicale et poignante, se muant en centre d'accueil pour les déportés, sous l'égide de Sabine Zlatin. Les salons qui avaient vu l'élégance parisienne s'épanouir, puis l'ombre des officiers allemands, furent alors le théâtre de retrouvailles déchirantes, de l'espoir et du désespoir des familles en quête des leurs. Une plaque en façade, d'une sobriété éloquente, commémore ce chapitre essentiel, et ces rassemblements mensuels d'anciens déportés dans la brasserie maintinrent jusqu'à récemment une trace vivante de cette mémoire. Les réaménagements ultérieurs, tels que l'intervention de Slavik et Sonia Rykiel dans les années 70, puis la rénovation d'envergure menée par Jean-Michel Wilmotte en 2014, pour un coût substantiel, marquent une adaptation constante aux codes du luxe contemporain. La réduction drastique du nombre de chambres au profit de suites plus spacieuses et l'intégration d'un spa de 700 m² illustrent une tendance vers une opulence plus intimiste et des services haut de gamme. Les grilles d'entrée, les vitraux de Louis Barillet, le salon Borghèse et ses lustres Lalique, sagement inscrits aux monuments historiques, demeurent les derniers vestiges d'une époque révolue, conservés comme des icônes d'un passé que le présent peine parfois à concilier avec ses impératifs de modernité et de rentabilité. L'annonce de sa future gestion par le groupe Mandarin Oriental, sous le nom de Mandarin Oriental Lutetia, parachève cette métamorphose. Le Lutetia, qui fut le reflet d'une certaine quintessence parisienne, s'apprête ainsi à s'inscrire dans une lignée hôtelière globale, troquant peut-être un peu de son âme rive gauche pour une excellence standardisée, une évolution inévitable pour ces établissements centenaires confrontés aux exigences du marché international.