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Sanctuaire de Fourvière

Sanctuaire de Fourvière

place de Fourvière, 5e arrondissement, Lyon

L'Envolée de l'Architecte

Fourvière s'impose sur l'horizon lyonnais, une apparition de la fin du XIXe siècle, édifiée sur les strates du Forum vetus romain et de chapelles médiévales. Ce monument, loin de la discrétion, témoigne d'une volonté farouche, née d'un vœu municipal de 1642 contre la peste et relancée par les affres de la guerre de 1870 et la Commune. Une basilique qui, dans sa singularité, ne manque pas d'interroger.Pierre Bossan, architecte de cette entreprise, forgea un style que l'on qualifie, avec une certaine commodité, de néo-byzantin. Contraint par la maladie, il délégua une part substantielle de l'exécution à Louis Sainte-Marie Perrin, assurant une supervision à distance, presque épistolaire. L'influence sicilienne, notamment l'architecture arabo-normande qu'il put contempler durant son exil forcé, est souvent citée. D'autres y discernent des réminiscences plus lointaines, des minarets nord-africains, l'arc en tiers-point, par exemple, évoquant la mosquée Ketchaoua d'Alger. Il est toujours délicat de démêler les filiations précises dans de telles synthèses.Les quatre tours d'angle, s'élevant à quarante-huit mètres, constituent un élément frappant de sa silhouette, leur sommet légèrement évasé prêtant à diverses interprétations. Certains critiques de l'époque, dans un élan peu charitable, les comparèrent à un « éléphant renversé ». Chaque tour est investie d'une vertu cardinale – Force, Justice, Prudence, Tempérance – dont l'iconographie en bas-relief, lorsqu'elle est présente, développe une rhétorique parfois exigeante, comme le combat de Samson ou le jugement de Salomon. Mais cette symbolique, si elle est savante, n'a pas toujours suffi à éviter les railleries populaires.Au sommet de l'abside, la statue de l'archange Michel, œuvre de Paul-Émile Millefaut, couronne l'édifice. Bossan, avec une audace théologique certaine, voyait en cet archange une figure mariale, s'inspirant des visions de María de Ágreda. Une interprétation qui, à l'époque, suscita l'incompréhension, voire la colère des Lyonnais, attachés au culte de Marie. Une anecdote, plutôt curieuse, révèle qu'une balle de fusil vint un jour percer le bras de cette statue, sans que l'on en connaisse l'auteur ni le motif.L'intérieur se déploie en deux églises superposées, celle du bas, improprement désignée comme « crypte », et celle du haut. Une disposition conçue par Bossan comme un parcours initiatique : de l'ombre relative de l'église basse, dédiée à Joseph, vers la lumière et l'ampleur de l'église mariale supérieure. Une intention catéchétique où Joseph incarne la tradition, le soutien discret. L'église basse demeure, du reste, largement inachevée, témoignage des compromis et des priorités changeantes.Dans l'église haute, les mosaïques déploient un récit historié de la Vierge. Mais ce sont celles, plus singulières, dénommées « des hérésies », qui entourant l'autel principal, ont provoqué les plus vives réactions. Elles dépeignent des courants jugés déviants par l'Église, de l'arianisme au jansénisme, en passant par Luther. Un geste fort, dont le Cardinal Barbarin se désolidarisa en 2005, présentant publiquement des excuses aux représentants protestants, un acte de conciliation notable.Le chantier, confronté à un sous-sol des plus capricieux – dépôts morainiques et argiles sablonneuses –, nécessita des fondations d'une profondeur remarquable et l'importation de matériaux variés : choins blancs d'Hauteville-Lompnes, pierre du Midi, travertin du Bugey. Le coût initialement estimé fut largement dépassé, passant de 1,7 million à plus de 10 millions de francs à l'achèvement. Une entreprise de grande envergure, dont la pérennité structurelle fut d'emblée un défi, comme en attestent les multiples restaurations, dont la plus récente s'est achevée en 2013, nécessitant sept millions et demi d'euros pour panser les plaies du temps.Fourvière demeure une icône de Lyon, inscrite au patrimoine mondial. Sa particularité réside aussi dans son statut de propriété privée, gérée par la Commission de Fourvière et non l'archevêché. Cette spécificité, un siècle avant Vatican II, souligna un rôle laïc important, et permit même à la basilique d'échapper aux rigueurs de la loi de 1905, grâce, notamment, à l'habileté politique du maire Édouard Herriot. Si beaucoup y voient un « trésor d'humanité », certains, comme Jean-Michel Deleuil, la perçoivent plutôt comme un « édifice religieux qui n'a rien à montrer », surveillant la ville d'un œil « rabat-joie ». Une controverse qui participe de son aura, faisant de Fourvière, quoi qu'on en pense, un observatoire privilégié des âmes lyonnaises.