Île Saint-Germain, Issy-les-Moulineaux
Posée avec une certaine désinvolture sur une butte de l'île Saint-Germain, cette « Tour aux figures » de Jean Dubuffet offre, d'emblée, la singulière ambiguïté d'une sculpture monumentale qui, par ses proportions et sa vocation immersive, prétend à une forme d'architecture. Un objet paradoxal, érigé post-mortem entre 1986 et 1988, qui manifeste avec éclat les obsessions formelles de son créateur, non sans une certaine grandiloquence. L'artiste, figure tutélaire de l'Art Brut, parvenait ici à faire reconnaître, in fine, sa vision hors des sentiers battus de l'académisme. L'édifice, s'élevant à vingt-quatre mètres, s'affirme par une ossature principale de béton armé et d'acier, dont l'épiderme est constitué de quatre-vingt-dix panneaux de résine époxy. Cette peau, peinte au polyuréthane par l'atelier de Richard Dhoedt, un ancien collaborateur, déploie les motifs graphiques caractéristiques du cycle de L'Hourloupe : un entrelacs de blanc, de bleu, de rouge et de noir, serti de contours noirs affirmés. Il s'agit là d'une monumentalisation du dessin, d'une tentative de faire sortir la page de ses limites bidimensionnelles pour l'ériger en volume, offrant un spectacle visuel qui, loin d'une quête d'harmonie classique, cherche une forme d'énigme optique, un perpétuel jeu de décomposition et de recomposition des formes sous le regard. L'esthétique est celle d'une anti-monumentalité dans le choix de sa plasticité fantasmagorique. Mais l'essence de l'œuvre réside, selon la volonté de Dubuffet, dans son enveloppe intérieure : le « Gastrovolve ». Un nom qui, à lui seul, annonce une expérience digestive autant que spatiale. Conçu avec l'aide de l'architecte Antoine Butor, ce labyrinthe ascensionnel de cent dix-sept mètres, tapissé de plâtre projeté noir et blanc, invite le visiteur à une immersion sensorielle. Il ne s'agit plus d'observer l'œuvre, mais d'y « rentrer », de s'y perdre, de déambuler au sein même de l'image. Dubuffet évoquait pour l'usager « un lieu occasionnel de retirement et de rêverie », « le plaisir d'un habitat grimpant comme celui d'un mouflon » ; une description pleine d'une ironie manifeste, car l'édifice, par son ascétisme, se dérobe à toute velléité d'habitat conventionnel, proposant plutôt une méditation sur la perception du réel et de l'imaginaire. La genèse de cette œuvre est une illustration des péripéties de Jean Dubuffet avec la commande publique française. Après des projets avortés pour La Défense ou la fameuse affaire du Salon d'été de Renault – qui se solda par un procès retentissant remporté par l'artiste –, le choix de la Tour aux figures par Jack Lang en 1983 pour une implantation parisienne marque une forme de réconciliation tardive. Il fallut, non sans quelques refus de l'artiste ou des riverains (place d'Italie, La Villette, Saint-Cloud), trouver ce site finalement accepté, quelques mois avant le décès de l'artiste en mai 1985. La Fondation Jean Dubuffet, créée de son vivant, veilla à l'achèvement de cette entreprise, assurant la continuité d'une vision qui, du croquis initial de 1967 à la réalisation effective, évolua d'une simple maquette vers une véritable conception architecturale. Classée puis inscrite au titre des monuments historiques – une ironie mordante pour un artiste qui fustigeait l'académisme et le "précieux culturel" – la Tour aux figures demeure un témoin de la vitalité iconoclaste de Dubuffet. Elle fut cédée pour un euro symbolique au département des Hauts-de-Seine, charge à lui d'en assurer la sauvegarde, preuve de la reconnaissance, voire de l'apprivoisement institutionnel, d'une œuvre qui fut, en son temps, une audace plastique, un geste de rupture, et qui aujourd'hui, malgré son statut patrimonial et sa restauration récente, conserve une vigueur déconcertante pour quiconque ose s'y aventurer.