
Strasbourg
Les Ponts couverts de Strasbourg, une appellation qui, d'emblée, révèle une certaine ironie architecturale, puisqu'ils ont depuis longtemps perdu leur couverture originelle. Cet ensemble, jadis un dispositif défensif majeur, se compose aujourd'hui de trois ponts en arc et de quatre tours fortifiées, vestiges d'un passé où l'Ill constituait la première ligne de défense de la cité. Leur édification, entreprise par la bourgeoisie strasbourgeoise entre 1230 et 1250, visait à barricader l'accès fluvial, témoignant d'une ingéniosité pragmatique face aux menaces extérieures. Les premiers piliers de bois furent remplacés par une maçonnerie robuste dès 1332, pérennisant ainsi l'ouvrage. La dénomination de Ponts couverts renvoie à une période, dès le XIVe siècle, où ces passages étaient de véritables galeries abritées par des toitures de tuiles. Ces structures n'étaient pas uniformément percées: si le flanc orienté vers la ville s'ouvrait généreusement, le côté extérieur, celui de l'attaque potentielle, était obturé par une paroi en bois, percée de meurtrières pour l'artillerie, une disposition fort éloquente sur la fonction première du lieu. Au XVIe siècle, l'ingénieur Daniel Specklin apporta des perfectionnements notables à ce système. Dès 1570, des herses de fer furent installées pour barrer le cours d'eau en cas d'assaut, une mesure de dernier recours. Le dispositif évolua. Entre 1681 et 1688, l'ingénieur Jacques Tarade, sur les plans de Vauban, fit ériger en amont un pont-écluse, le fameux barrage Vauban. Cette nouvelle conception, adaptée aux techniques militaires de son temps, permit notamment d'inonder la plaine en cas de conflit, comme ce fut le cas lors de la guerre de 1870. C'est l'un de ces compromis techniques qui relégua peu à peu les Ponts couverts à une fonction secondaire. En 1784, les toitures, devenues obsolètes, furent retirées, et en 1865, les ponts de bois originels furent entièrement reconstruits en pierre, prenant l'aspect que nous leur connaissons. Parmi les cinq tours primitives, seule la Malzenturm fut rasée au XIXe siècle, après un incendie. Les quatre autres durent leur survie à leur conversion en prisons, rôle qu'elles occupèrent jusqu'à l'achèvement d'une nouvelle maison d'arrêt en 1823. Ces tours, d'une sobre efficacité architecturale, mesurent 8,60 mètres de côté pour 19 mètres de hauteur, se décomposant en cinq niveaux. L'accès s'y faisait par des portes en grès situées à l'arrière. Chaque tour était pourvue de six à neuf meurtrières par étage sur ses côtés exposés, certaines même orientées en biais pour optimiser le champ de tir. La Tour Heinrichsturm, dite de l'Éclusier, est la plus remarquable, car elle conserve encore des bois d'œuvre de sa structure primitive, datés par dendrochronologie de 1229, une concordance troublante avec les annales écrites. Une première cellule de prison y fut aménagée dès 1351. Plus tard, en 1529, de nouvelles cellules furent créées, offrant aux détenus un espace des plus sommaires, environ 6,5 mètres carrés, sans le moindre confort. C'est sur les parois de ces cachots que l'on découvre encore aujourd'hui quelque cinq cents graffitis, gravés par les prisonniers entre 1530 et 1595. Ces marques, humbles témoignages d'une existence contrainte, confèrent aux tours une dimension humaine et historique poignante, bien au-delà de leur stricte fonction défensive ou carcérale. Leur restauration, limitée aux façades entre 1977 et 1981, ne fit que révéler davantage ces cicatrices du temps.