12, 14 rue Jean-de-La-Fontainehameau Béranger, Paris 16e
Le Castel Béranger, érigé au seuil du XXe siècle, demeure un jalon singulier dans l'histoire de l'architecture parisienne, non seulement par son audace formelle, mais aussi par la réception parfois acerbe qu'il suscita, allant du sobriquet de « Castel dérangé » aux éloges forcées. Ce fut, pour Hector Guimard, un manifeste tapageur qui le propulsa sur la scène d'une modernité architecturale balbutiante. L'architecte, encore jeune et peu connu, y distilla une synthèse audacieuse, mariant les principes rationnels hérités de Viollet-le-Duc – logique constructive, vérité des matériaux, expression extérieure des fonctions intérieures – et les fulgurances curvilignes de Victor Horta. Son voyage à Bruxelles, tel un « chemin de Damas », fut une révélation, l'Hôtel Tassel offrant un modèle d'intégration de l'ornementation à l'ossature, que Guimard allait interpréter avec une liberté toute personnelle. La façade, sur la rue Jean-de-La-Fontaine, refuse la symétrie académique, préférant une orchestration de pleins et de vides, de saillies et de retraits. La pierre de taille s'y marie à la meulière et à la brique, rouge ou émaillée, créant un chatoiement de textures et de teintes. Les bow-windows, les balcons aux ferronneries ouvragées où s'ébattent d'insolites hippocampes, les linteaux triangulaires : chaque élément participe d'un déséquilibre savamment composé. Le portail d'entrée, œuvre en soi, associe le cuivre poli au fer forgé turquoise, préfigurant l'exubérance intérieure. Comme le notait le peintre Paul Signac, initialement sceptique face à ce « trop criard, trop clair », l'édifice tranchait résolument avec l'ordonnance classique. L'intérieur, toutefois, révèle la véritable frénésie créatrice de Guimard. Il y déploie une esthétique de l'arabesque, non plus comme simple ornementation plaquée, mais comme principe structurant l'espace. Le vestibule, tapissé de grès flammé aux teintes oscillant du vert au cuivré, évoque une grotte ou un abysse, une immersion sensorielle qui tranche avec la neutralité des halls haussmanniens. Des rampes d'escaliers aux vitraux, des lambris en lincrusta aux poignées de porte, tout fut pensé, dessiné, et souvent exécuté sous la supervision exigeante de l'architecte, transformant l'immeuble de rapport en une œuvre d'art totale. On y aménagea même une cabine téléphonique, audace technologique pour l'époque, et des casiers à courrier, témoignages d'une volonté d'intégration fonctionnelle poussée, même si les logements, initialement destinés à une classe moyenne, étaient de taille modeste. Là où Horta privilégiait les sinuosités cycliques, la « ligne de Guimard » insuffle une vitalité jaillissante, des tracés verticaux soudainement déviés, des courbes qui s'enveloppent et se contrarient, produisant ce que d'aucuns nommeront le « coup de fouet ». C'est une signature graphique où la nature est transfigurée plutôt qu'imitée, offrant une expression des fonctions internes – les fenêtres décalées sur cour signalant les montées d'escaliers, par exemple. Si les caricatures du « Castel dérangé » firent florès et les habitants eux-mêmes s'interrogèrent sur ces « zigzags » décoratifs, l'œuvre remporta néanmoins le premier concours de façades de la ville de Paris, propulsant Guimard sur la scène parisienne. L'architecte, fin stratège, orchestra une campagne promotionnelle avant-gardiste, publiant un album luxueux et organisant des expositions monographiques. Malgré une période de désintérêt profond, où le « style nouille » fut décrié et bien des œuvres de Guimard détruites, le Castel Béranger fut finalement classé Monument Historique en 1992, marquant sa réhabilitation et reconnaissant son rôle de manifeste inaugural de l'Art nouveau français. Il demeure aujourd'hui, hélas, non visitable, mais sa silhouette éloquente continue de questionner le regardeur, témoin d'une ère où l'architecture osait être un art total et profondément expressif.