10rue de Marnes, Ville-d'Avray
Le Château de Thierry, bien qu'incarnant la quintessence d'un néoclassicisme louis-seizien d'une facture réputée « très pure », se présente d'abord comme le laconique témoignage d'une ambition personnelle foudroyée par l'Histoire. Élevé en 1776 sur les vestiges d'un manoir seigneurial à la demande de Marc-Antoine Thierry, premier valet de chambre de Louis XVI et nouveau seigneur de Ville-d'Avray, l'édifice conçu par Joseph-Elie-Michel Le Fèvre fut le théâtre d'une parenthèse de prospérité aristocratique des plus fugaces. Le sort, avec une ironie mordante, voulut que son commanditaire périsse en 1792, victime des fureurs révolutionnaires, laissant derrière lui une demeure dont la vocation privée fut aussitôt dénaturée, et ses dépendances — communs et chapelle — réduites à néant. L'architecture, dans sa sobre ordonnance, est typique de cette fin de XVIIIe siècle qui délaisse les volutes rococo pour une grammaire plus rigoureuse et classique. Le bâtiment principal, un corps unique de plan rectangulaire, s'articule sur un rez-de-chaussée, un étage noble et un attique, dégageant une impression de compacité et de retenue. La dialectique du plein et du vide s'y exprime par une succession de baies régulièrement percées, encadrées par une maçonnerie de pierre dont la solidité n'est tempérée que par la finesse des détails ornementaux. Les fenêtres de l'étage, agrémentées de discrètes guirlandes de laurier en bas-relief sous leurs consoles, incarnent cette élégance feutrée, évitant l'ostentation. Le toit à faible pente, ponctué de sept lucarnes arrondies et doté d'une corniche à modillons, parachève cette silhouette sans excès. L'accès, marqué par une grille de fer forgé — sur laquelle fut ultérieurement apposé le monogramme PL de Madame Paul Lelong, une de ses nombreuses propriétaires —, et l'escalier d'entrée en fer à cheval, dont la rampe de pierre est classée, illustrent un savoir-faire artisanal tout en sobriété. Ce château, après avoir accueilli la famille du grand-père de Jean Cocteau, Paul Cocteau, notaire parisien et notable local, fut traversé par les soubresauts du temps : hôpital militaire, résidence occupée. Sa conversion en équipement communal en 1969, le sauvant de la démolition, et son inscription aux monuments historiques en 1973, soulignent le paradoxe d'une architecture privée devenue bien public. L'on est ainsi en présence d'un bâtiment dont l'histoire de ses occupants, plus que ses innovations formelles, confère une richesse particulière. Il est, en somme, un archétype réussi mais non révolutionnaire du goût de son époque, dont la destinée post-révolutionnaire fut celle de maints de ses pairs, oscillant entre l'oubli et une réaffectation salutaire.