Île de la Jatte, pointe sud, Neuilly-sur-Seine
Le Temple de l'Amour, loin d'être un édifice figé dans son site originel, illustre une singulière errance topographique, témoignant des caprices de l'aménagement paysager et des fortunes politiques. Initialement conçu comme le « Temple de Mars » en 1785, sous l'égide de Bernard Poyet, il ornait la « Folie de Chartres », ce domaine parisien de Philippe d'Orléans – futur Philippe Égalité – que l'on nomme aujourd'hui parc Monceau. Il s'inscrivait alors dans cette esthétique très prisée du jardin à l'anglaise, jalonné de « fabriques », petites architectures ornementales dont la fonction était moins utilitaire que scénographique, créant un parcours visuel et narratif pour le promeneur. Ces édicules, qu'il s'agisse de moulins, de ruines factices ou de temples classiques, constituaient le décor d'une nature idéalisée, un théâtre champêtre. Le Temple de Mars, par sa dénomination même, évoquait une puissance martiale alors en vogue, mais sa forme, très probablement une rotonde périptère d'inspiration antique, relevait d'une pureté classique recherchée. Il était une évocation, une allégorie construite. Après la Révolution et la déchéance de son commanditaire, la Folie périclita. Ce n'est qu'à la Restauration que le fils de Philippe Égalité, Louis-Philippe, en reprit possession, sans pour autant le maintenir en place. Dans un geste pragmatique et un brin désinvolte, il le fit démonter pour le réinstaller vers 1830 sur l'île de la Jatte, à Neuilly-sur-Seine. Ce déplacement marquait non seulement une translation géographique, mais aussi une transfiguration symbolique : le temple de Mars devint le temple de l'Amour. Ce changement d'appellation, tout en subtilité, reflétait un adoucissement des mœurs et des aspirations, passant d'une célébration de la force à celle des sentiments, plus en phase avec le romantisme naissant et l'image d'une monarchie de Juillet qui se voulait moins guerrière. L'édifice fut alors érigé au sommet d'une rocaille, élément typique du jardin pittoresque, et couronné d'une coupole, accentuant son allure de belvédère délicat. Une statue, décrite comme une compagne d'Achille, prit place, soulignant le nouveau propos allégorique. L'île de la Jatte, transformée en « réserve du roi », accueillait alors des fêtes somptueuses, où ce temple servait de point focal, de destination pour les promenades galantes, un cadre raffiné pour une société avide de divertissements éclairés. Il fut une seconde fois déplacé en 1930, signe que sa valeur résidait davantage dans sa présence ornementale que dans une implantation sacrée. Aujourd'hui, abritant une nymphe en stuc – une substitution somme toute modeste à l'originale – il conserve une certaine dignité. Classé monument historique en 1913, cette reconnaissance tardive entérine non pas tant sa fonction première que sa persévérance architecturale et son témoignage d'une esthétique du pastiche et du déplacement, propre à certaines folies paysagères.