1 bis place Saint-Sernin, Toulouse
L'Hôtel Jean du Barry, sis place Saint-Sernin à Toulouse, témoigne d'une ambition toute mondaine, édifié à la hâte en 1777 par un homme dont la fortune n'était guère le fruit d'un labeur industrieux, mais des largesses d'une cour royale décadente. Jean-Baptiste Dubarry, en effet, sut monnayer sa position d'entremetteur auprès de Louis XV, jetant son dévolu sur des terrains et l'ancien hôtel Dejean de Roquemaure pour y ériger une demeure qui se voulait le reflet ostentatoire de sa nouvelle opulence. L'îlot fut rasé pour laisser place à cette construction rapide, censée symboliser un statut plus qu'une architecture pensée pour la postérité. Les descriptions d'époque, notamment celles de Mme Cradock en 1785 et d'Arthur Young en 1787, brossent le tableau d'une démesure assumée : tapisseries des Gobelins rivalisant avec des miroirs fabuleux, porcelaines de Sèvres et de Chine se disputant l'attention avec des profusions de marbres, d'albâtres et de bronzes antiques. Les murs tapissés de soieries, les velours d'Utrecht et les damas cramoisis composaient un intérieur où l'abondance le disputait à une certaine théâtralité, Mme Cradock allant même jusqu'à affirmer que les appartements dépassaient en luxe ceux de la Reine à Versailles, une hyperbole qui révèle l'esprit du temps et la volonté de paraître du propriétaire. Au-delà de la façade, classique mais sans emphase particulière, l'hôtel s'ouvrait sur un jardin d'environ un arpent, conçu comme un véritable théâtre de verdure, ou plutôt un cabinet de curiosités paysager. On y trouvait de fausses collines, des rochers artificiels abritant un ours, des grottes, et même une chapelle où un abbé mécanique s'avançait pour accueillir les visiteurs. Une copie du tombeau de Jean-Jacques Rousseau côtoyait des cabinets de verdure gardés par des tigres, abritant une boutique de perruquier avec un bailli se faisant raser, ou encore la chaumière d'Annette et Lubin, agrémentée de statues de terre cuite. Cette accumulation de fabriques, très en vogue à l'époque du jardin anglo-chinois, dénotait moins un goût raffiné qu'une certaine fantaisie excentrique, voire une forme de kitsch avant la lettre, propre à divertir et surprendre les convives de Dubarry le Roué. La Révolution française vint rapidement mettre un terme à cette splendeur éphémère. L'hôtel, confisqué après l'arrestation et l'exécution de son commanditaire en 1794, connut une déchéance notable. Racheté par les Bénédictines en 1817, il fut transformé en maison d'éducation pour jeunes filles, les religieuses s'employant avec une pudeur que l'on imagine zélée à masquer ou détruire les peintures mythologiques et galantes héritées de Dubarry. La dispersion des éléments mobiliers – boiseries, portes, marbres de cheminées – lors de leur expulsion, acheva de dépouiller l'édifice de son faste originel. Devenu lycée en 1884, puis partiellement classé au titre des monuments historiques en 1984, l'Hôtel Dubarry conserve aujourd'hui sa façade sur la place, une magnifique rampe en fer forgé dans son grand escalier d'honneur, quelques parquets, et les décors peints du plafond et des murs du grand salon, attribués plus modestement au Toulousain François-César Derôme plutôt qu'aux grands noms évoqués un temps, tels Boucher ou Fragonard. Des projets de rénovation ont maintes fois été envisagés, souvent avortés faute de financements suffisants, ou détournés de leur destination première. L'Association des amis de l'hôtel du Barry, issue du lycée, tente aujourd'hui de préserver ce qui reste d'un lieu qui, au-delà de ses fastes disparus, offre une leçon sur la volatilité des fortunes et la capacité d'un lieu à traverser les âges, se réinventant constamment, même au prix d'une perte inévitable de son identité première.