jardin Villemin, Paris 10e
La fontaine Saint-Laurent, loin de toute grandiloquence architecturale, offre un intéressant témoignage de l'ingéniosité pragmatique du Paris haussmannien naissant. Érigée en 1846, elle fut l'une des premières pièces en fonte de fer à orner l'espace public parisien, un matériau alors en pleine ascension, permettant une reproductibilité que la pierre ne pouvait offrir. Cette innovation technique, mise en œuvre par les fonderies du Val d'Osne à partir d'un modèle du sculpteur Marie Auguste Martin, préfigure une certaine industrialisation de l'ornement urbain, dont les omniprésentes fontaines Wallace deviendront l'archétype quelques décennies plus tard. Sa genèse est également révélatrice : née d'une souscription populaire des habitants du Faubourg-Saint-Martin, elle incarnait une réponse directe à un besoin d'approvisionnement en eau, bien avant de se muer en objet d'agrément. C'est une curieuse inversion de destin qui l'a vue démantelée en 1876, mise au ban des grandes transformations urbaines, pour être finalement réhabilitée et réinstallée près d'un siècle plus tard dans le Jardin Villemin. Passant de l'utilité brute à l'objet de contemplation, elle se trouve aujourd'hui dans une quiétude bien éloignée de l'agitation de sa première implantation. Son esthétique, traitée dans un style néo-baroque, un brin académique il faut l'admettre, déploie un orchestre de figures aquatiques. Deux tritons athlétiques soutiennent une vasque d'où jaillit un enfant, flanqué de dauphins stylisés – une composition sculpturale dense, presque exubérante, qui contrastait sans doute avec la simplicité fonctionnelle de son usage premier. Le socle rectangulaire, orné des armes de la Ville de Paris et agrémenté de mascarons chimériques, entre félin et végétal, d'où l'eau s'écoulait autrefois à la simple pression d'un bouton, témoigne d'une interaction directe et novatrice avec le passant. Il est également savoureux de constater que cette fontaine, classée monument historique en 1970 — une reconnaissance tardive pour un objet à l'origine si éminemment fonctionnel — n'est pas unique. Sa production en série l'a disséminée à travers le monde, avec des exemplaires à Orléans, Rio de Janeiro et Porto. Une forme d'humilité industrielle où la signature de Martin et de la fonderie du Val d'Osne vient davantage sceller un processus de fabrication qu'une création solitaire, nous rappelant que l'art public du XIXe siècle savait aussi être une affaire de catalogue et de distribution.