Place de l'Odéon, Paris 6e
La Place de l'Odéon ne se contente pas d'être un carrefour parisien ; elle se révèle être une orchestration urbaine délibérée, dont la géométrie en hémicycle parfait impose une lecture architecturale immédiate. Conçue à la fin du XVIIIe siècle comme le parvis de son illustre voisin, le Théâtre de l'Odéon – œuvre des architectes Charles De Wailly et Marie-Joseph Peyre –, elle incarne un certain idéalisme néoclassique. L'assise plane de cette conque de pierre se déploie au sud, servant de socle majestueux à la façade ordonnancée du théâtre, tandis que son côté courbe distribue avec une symétrie quasi mathématique cinq voies rayonnantes, véritable signature du rationalisme des Lumières. Rue Crébillon, Rue de l'Odéon, Rue Casimir-Delavigne : autant d'appellations qui ancrent ce lieu dans la toponymie littéraire parisienne. Son origine remonte aux lettres patentes de 1779, marquant le démantèlement de l'Hôtel de Condé pour laisser place à cet espace public, initialement baptisé « place du Théâtre-Français ». C'était là un geste symbolique fort, substituant au prestige privé d'une demeure aristocratique la dignité civique d'un théâtre national et de son agora. Le changement de nom en 1807 pour « Place de l'Odéon » signait l'ancrage définitif de l'appellation du Théâtre de la Nation dans le paysage parisien. L'ensemble des immeubles qui circonscrivent cette place, du numéro 1 au 8, témoigne d'un façadisme harmonieux, dont l'alignement et la régularité des percements visent à encadrer, sans le surcharger, le volume principal du théâtre. Cet urbanisme concerté, dont le sol est d'ailleurs classé monument historique depuis 1948, confère à l'endroit une certaine gravité, une permanence dans l'expression des formes. Au-delà de sa composition architecturale, la place fut le théâtre d'événements marquants. Qui se souvient que Camille Desmoulins, l'une des figures les plus véhementes de la Révolution, fut arrêté en son appartement du numéro 2, avant d'être conduit à l'échafaud ? Moins dramatiques, mais tout aussi emblématiques, furent les affrontements des Trois Glorieuses qui s'y déroulèrent. Plus tard, cet espace, si soigneusement dessiné, est devenu un foyer culturel. Le numéro 2, abritant autrefois le Café Voltaire et aujourd'hui le restaurant La Méditerranée, fut un cénacle intellectuel où Louis Aragon venait deviser, Eugène Ionesco corrigeait ses épreuves, et Jean Cocteau apposa sa signature sur la décoration des assiettes. Même le prix Médicis y est décerné. Et l'éditeur Le Dilettante, au numéro 7, poursuit cette tradition d'une certaine exigence intellectuelle et artistique. La Place de l'Odéon, en définitive, offre un cas d'étude remarquable d'une architecture urbaine où la rigueur du plan sert de cadre à une histoire riche et à une vie intellectuelle qui, malgré les vicissitudes du temps, ne semble pas vouloir se démentir.