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Église Saint-Godard

Église Saint-Godard

Place Saint-Godard, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

L'Église Saint-Godard, à Rouen, n'est pas tant un édifice né d'un seul élan créateur que le fruit d'un assemblage de strates successives modelées par les contraintes du temps et les ambitions parfois contrariées. Initialement lieu de sépulture pour les évêques Godard et Romain dès le VIe siècle, son identité fut fluctuante, sans doute dédiée à sainte Marie du Faubourg avant de s'ancrer dans le souvenir de saint Romain. Son incorporation dans l'enceinte rouennaise sous Saint Louis, après l'incendie de 1248, marqua une première mue significative, la faisant passer du statut de lieu de culte périphérique à celui d'élément constitutif du tissu urbain. Les XVe et XVIe siècles virent sa nef s'élever, puis les collatéraux, l'un achevé par Julien Chanevyere en 1527, l'autre parachevé sept ans plus tard, témoignant d'une construction étalée et pragmatique. L'inscription des armoiries de la famille de Brézé sur sa porte, mécènes notables et capitaines du château voisin, nous rappelle l'entrelacement des pouvoirs spirituel et temporel, la générosité des puissants forgeant l'image et l'entretien de l'édifice. Les assauts calvinistes de 1562, puis les turbulences révolutionnaires, qui faillirent l'anéantir et la virent fermée au culte, soulignent la fragilité de ces pierres face aux fureurs humaines. Le XVIIIe siècle, avec l'intervention de Jean-Pierre Defrance abaissant les combles, manifestait une volonté d'harmonisation, peut-être de rationalisation, des volumes hérités. Architecturalement, Saint-Godard présente une configuration de trois nefs d'égale hauteur, convergeant vers une abside à trois pans. Cette unicité de niveau confère un sens d'enveloppe spatiale particulier, distinct des élévations plus hiérarchisées. La charpente, un berceau de bois avec entraits signé Josias le Grand, offre une couverture à la fois sobre et efficace. La tour-clocher à l'angle nord-ouest, demeurée inachevée, est un détail éloquent : elle rappelle ces projets trop ambitieux ou ces volontés financières évanouies, laissant à la postérité un fragment d'une intention. Sous le chœur, une crypte du XVIe siècle, voûtée d'ogives et reposant sur un pilier central, offre une fondation solide et fonctionnelle, un espace souterrain aux proportions contenues. L'église se distingue particulièrement par la richesse de ses vitraux, qui s'étendent du XVIe au XIXe siècle. Les quatre verrières de la Renaissance, notamment l'Arbre de Jessé d'Arnoult de Nimègue de 1506, sont des pièces maîtresses, ayant survécu, non sans périples, aux déconstructions et remontages répétés, notamment durant les conflits mondiaux. Ces œuvres témoignent d'une tradition verrière rouennaise d'excellence, constamment menacée et constamment sauvée. Au sein de la chapelle de la Vierge, le cénotaphe des Becdelièvre, avec ses orants en marbre blanc, ajoute une note d'élégance funéraire du XVIIe siècle. Enfin, Saint-Godard est l'unique église rouennaise à abriter deux orgues du maître Aristide Cavaillé-Coll, installés en 1884 et 1885. Le grand orgue de tribune, inauguré par Charles-Marie Widor lui-même, fit de l'édifice un haut lieu de la musique sacrée. Cette acquisition de prestige au XIXe siècle, couplée à une acoustique réputée, ancre l'église dans une tradition musicale vivace, perpétuant son rôle bien au-delà de la seule fonction liturgique, lui conférant une résonance culturelle indéniable et fort appréciée des mélomanes.