Bois de Vincennes, Paris 12e
Le Jardin d'agronomie tropicale, niché à l'extrémité du bois de Vincennes, ne se révèle pas comme un simple espace végétal, mais plutôt comme un palimpseste architectural et mémoriel où les strates de l'histoire coloniale française s'entrechoquent avec les velléités contemporaines du développement durable. Conçu en 1899 par l'agronome Jean Dybowski comme un laboratoire à ciel ouvert destiné à l'acclimatation et à la diffusion de plantes exotiques pour les colonies – caféiers, cacaoyers, vanilliers –, ce site de 6,5 hectares fut l'épicentre d'une ambition horticole doublée d'une visée économique cynique : accroître la production outre-mer pour le bénéfice de la métropole. Il s'agissait, en somme, d'un instrument de puissance, déguisé en jardin d'essai. Son apogée, ou du moins sa manifestation la plus patente, fut l'Exposition coloniale de 1907. Le jardin fut alors transfiguré en un musée didactique à ciel ouvert, une sorte de théâtre exotique où des pavillons architecturaux issus d'expositions antérieures – tels le kiosque de La Réunion ou la serre du Dahomey, transplantés du Trocadéro – côtoyaient des reconstitutions de villages indochinois, kanak, malgaches, et soudanais. Le grand œuvre de cette mise en scène fut sans conteste l'intégration de ce que l'on nomme aujourd'hui avec un certain malaise des « zoos humains », où des individus recrutés dans les colonies incarnaient un spectacle d'altérité pour des millions de visiteurs. L'architecture de ces édifices, à l'image du "Pavillon du Congo" ou de la "Maison cochinchinoise" devenue "Temple du souvenir indochinois", était pensée pour l'impression, la démonstration d'une domination plus que pour la permanence. Leur matériaux éphémères en témoignent, nombre d'entre eux ayant succombé aux outrages du temps, aux incendies, ou à la simple négligence. Durant la Grande Guerre, le jardin connut une transformation fonctionnelle des plus inattendues, se muant en hôpital pour les troupes coloniales et abritant même la première mosquée de France métropolitaine, avant d'être démantelée au profit de celle de Paris. Cette période vit également l'érection de monuments aux morts, d'une sobriété souvent plus digne que les exhibitions passées, à la mémoire des soldats d'outre-mer. C'est ici que l'édifice, fragmenté par ces ajouts et ces disparitions, commence à révéler une dialectique complexe entre la célébration d'un empire et la mémoire de ses sacrifices. Le "Temple du souvenir indochinois", somptueuse réplique d'une maison de Cochinchine, après avoir servi au culte des âmes disparues, fut incendié en 1984, puis reconstruit, en 1992, dans une version singulièrement plus modeste, comme une allégorie de l'empire déchu. L'abandon relatif du site durant la décolonisation laissa les pavillons se dégrader, la végétation exotique régressant au profit d'une flore locale plus endémique. Les serres, édifiées entre 1899 et 1972, et quelques bâtiments du CIRAD, demeurent les témoins d'une continuité scientifique, mais le jardin, racheté par la Ville de Paris en 2003 et rouvert au public en 2006, s'est vu rebaptisé du nom de René Dumont, figure tutélaire de l'écologie moderne. Une ironie pour un lieu dont la genèse fut si radicalement extractive. Aujourd'hui, sous l'égide de la "Cité du développement durable", des pavillons comme celui de l'Indochine ou de la Tunisie connaissent une réhabilitation, parfois pour y accueillir un restaurant, tentant de conférer une nouvelle légitimité à ces vestiges. Il en résulte un ensemble hétéroclite, une "non-architecture" pour ainsi dire, où les ruines du pavillon du Congo côtoient les bureaux rénovés, et où les statues coloniales de Belloc gisent à même le sol, dans une sorte de démantèlement muet. Le Jardin tropical de Paris est, au final, moins un jardin qu'un complexe monument critique, un lieu où l'histoire coloniale, dans toute sa grandeur et sa misère, se donne à lire non pas par le faste d'une architecture durable, mais par la fragilité de ses reliques et la constante réinterprétation de son sens.