Place Saint-Sulpice, Paris 6e
L'église Saint-Sulpice, posée avec une certaine majesté dans le 6e arrondissement parisien, n'est pas tant un monument unifié qu'une stratification de volontés architecturales successives, fruit d'une gestation d'un siècle et demi. Sa façade occidentale, ce grand portique bicéphale, en est la plus éloquente illustration. Imaginée par Giovanni Servandoni, architecte de théâtre avant d'être bâtisseur d'églises, elle se voulait une réaction néoclassique au baroque jésuite, inscrivant l'édifice dans un urbanisme romain. L'ambition, comme souvent à Paris, fut bridée par les réalités foncières et financières, ne laissant qu'un unique immeuble pour témoigner de cette vision d'une place semi-circulaire. Les tours, quant à elles, achèvent de désavouer toute notion d'homogénéité, l'une de Chalgrin, l'autre de Maclaurin, demeurant perpétuellement inachevée, comme un stigmate des compromis et des endettements de la Fabrique. Ce fronton que Servandoni imaginait si grand fut abandonné, non sans raison, car il eût « accablé » les colonnes d'après Pierre Patte, avant qu'un hypothétique second ne succombe à la foudre. Un destin foudroyant, littéralement, pour une ambition architecturale. À l'intérieur, en revanche, le dessein initial de Daniel Gittard s'affirme davantage, respectant le plan en croix latine et les chapelles communicantes chères au style jésuite, adapté aux préceptes post-Tridentins. La nef et le transept, édifiés par Gilles-Marie Oppenord, le directeur des bâtiments du Régent, témoignent d'une continuité, quand bien même la transition entre l'ancienne église et la nouvelle créa un dénivelé d'une ampleur peu commune, laissant en sous-sol des cryptes pour les sépultures illustres. Mais c'est dans le chœur que l'on perçoit l'éclat du XVIIIe siècle avec les statues d'Edmé Bouchardon, dont ce Christ appuyé sur la croix, empruntant à Michel-Ange, offre une présence saisissante. La chapelle de la Vierge, axiale, d'un baroque plus affirmé, s'éclaire d'une lumière invisible, astuce de Charles De Wailly, et abrite la « Vierge à l'Enfant » de Pigalle, succédant à la célèbre « Notre-Dame de la Vieille Vaisselle », fondue sous la Révolution, dont on raconte que le curé Languet de Gergy aurait amassé l'argent en dérobant discrètement les couverts de ses paroissiens. Plus insolite encore, quatre colonnes de marbre, vestiges de Leptis Magna, témoignent des tractations royales après le bombardement de Tripoli, un passé lointain et inattendu pour ces matériaux. L'édifice ne manque pas de curiosités, tel le gnomon, installé par les savants de l'Observatoire de Paris, afin de fixer la date de Pâques avec une précision scientifique, bien loin des dogmes. Un instrument d'une ingéniosité étonnante, où le rayon solaire, au solstice d'été, vient caresser une dalle gravée. Ses orgues, notamment le grand orgue de Clicquot, reconstruit par Cavaillé-Coll, attestent d'une lignée d'excellence musicale. La chaire de De Wailly, chef-d'œuvre d'ébénisterie et d'équilibre, résistant à la tourmente révolutionnaire qui la jugea « utile », contraste avec l'usage contemporain où le pupitre des lecteurs a supplanté l'éloquence du lieu. De temple de la Raison à cathédrale provisoire après l'incendie de Notre-Dame, Saint-Sulpice a traversé les époques, mais n'échappe pas à un certain jugement populaire. L'expression « style sulpicien », parfois employée pour désigner des objets de piété d'une esthétique discutable, est un clin d'œil grinçant à l'environnement clérical du quartier et à son commerce d'images et de statuettes. La fresque de Delacroix dans la chapelle des Saints-Anges, « La Lutte de Jacob avec l'Ange », demeure néanmoins un joyau pictural, preuve que l'éclectisme de Saint-Sulpice, bien que disparate, n'est pas sans qualités. Sa place dans la culture, de Balzac au *Da Vinci Code* – malgré les libertés prises avec la géographie du méridien –, assure une renommée qui dépasse la simple liturgie, faisant de cet ensemble un témoignage complexe et parfois contradictoire des ambitions architecturales et spirituelles.