61, 63 rue du Mont-Cenis 103 rue Marcadet, Paris 18e
Il est toujours singulier de constater qu'une entreprise industrielle, jadis florissante sous l'égide de la plus haute aristocratie, ne subsiste aujourd'hui que par l'humble trace d'une tourelle d'angle. La Manufacture de porcelaine de Clignancourt, dite « de Monsieur », évoque moins une architecture édifiée qu'une ambition déchue, un fragment de mur d'enceinte devenu l'unique témoin inscrit au titre des monuments historiques depuis 1965. Ce vestige, par son isolement, nous contraint à une lecture archéologique plutôt qu'architecturale des lieux, invitant à la spéculation sur le volume plein qui fut, face au vide actuel. L'histoire de cette manufacture s'inscrit dans un contexte économique et artistique particulièrement tendu, celui de la seconde moitié du XVIIIe siècle où la découverte du kaolin en France précipita l'essor d'une industrie de la porcelaine, monopolisée par la Manufacture royale de Sèvres. C'est dans cette brèche réglementaire que s'engouffre Pierre Deruelle, architecte et entrepreneur avisé. En 1771, Deruelle acquiert des bâtiments à Clignancourt, les transformant progressivement en un site de production. La clé de voûte de son entreprise fut l'obtention, en 1775, du patronage du Comte de Provence, frère du roi et futur Louis XVIII. Cette protection aristocratique, au-delà du prestige, était une nécessité vitale pour contourner l'exclusivité sévrienne. Le changement de marque, du simple moulin à vent au distingué L.S.X. (Louis Stanislas Xavier), symbolisait cette ascension sociale et économique. Les enjeux artistiques et commerciaux furent considérables. Sèvres gardait jalousement le privilège de la polychromie et de l'or. On relate qu'une perquisition mémorable, en 1779, révéla des peintres de Clignancourt en pleine transgression colorimétrique, un affront direct à la royauté de Sèvres. Il fallut l'intervention du puissant protecteur pour que la manufacture échappe aux poursuites, obtenant finalement en 1787 une égalité des privilèges. La porcelaine de Clignancourt, dès lors, put pleinement exprimer son style néoclassique luxueux, d'une finesse reconnue, souvent rehaussé de ces ors et couleurs qui signaient l'opulence de la clientèle. Cependant, les édifices les plus solides peuvent être minés par les bouleversements sociétaux. La Révolution française sonna le glas de cette entreprise florissante. La riche clientèle aristocratique, pourchassée ou ruinée, disparut. Deruelle lui-même, devenu procureur de Montmartre, cède la direction à son gendre, Alexandre Moitte. La manufacture ferme ses portes en 1799, victime de l'instabilité politique et économique. Les tentatives de relance furent éphémères, jalonnées de ventes successives et de déboires financiers. Le site connut alors une déchéance progressive, la maison étant partiellement démolie en 1909. De ce qui fut une entité industrielle complexe, vibrant des fourneaux et des ateliers, il ne subsiste donc qu'un élément périphérique, un simple mur, témoin muet de la précarité des empires, qu'ils soient manufacturiers ou royaux.