101 rue de Grenelle, Paris 7e
L'attribution de l'hôtel de Rothelin-Charolais à Pierre Cailleteau, dit Lassurance, bien que décriée par certains, situe d'emblée l'édifice dans la mouvance délicate de la transition entre la grandiloquence louis-quatorzienne et la légèreté naissante du style Régence. Érigé vers 1703 pour le marquis de Rothelin, il incarne l'archétype de l'hôtel particulier parisien 'entre cour et jardin', un dispositif spatial où l'intimité du logis principal s'orchestre entre une cour d'honneur, plus publique et ostentatoire, et un jardin, sanctuaire d'une domesticité raffinée. La dialectique entre le plein et le vide, typique de cette période, se manifeste probablement par une façade sur rue d'une certaine retenue, un masque urbain où l'ordonnance classique tempère l'expression, tandis que la façade sur jardin, traditionnellement plus ouverte, aurait pu s'offrir avec davantage de fantaisie, à l'instar des compositions alors en vogue. Ce modèle, souvent associé à Lassurance, privilégiait une circulation fluide et une élégance intime, prélude aux raffinements du XVIIIe siècle. Les matériaux d'époque, pierre de taille pour les élévations principales, dictaient une composition rigoureuse mais capable de variations subtiles dans l'ornementation. Le marquis de Rothelin, constructeur audacieux mais visiblement peu pragmatique, agrandit certes le terrain, mais ses ambitions immobilières le mènent à l'endettement, un destin ironiquement fréquent pour les grands bâtisseurs de cette ère. L'hôtel passe ainsi prestement aux mains d'un banquier suisse, Antoine Hogguer, avant d'être acquis par la princesse de Charolais en 1736. C'est elle qui, avec un goût certain pour la modernité, l'agrémente d'un décor dans le pur style Louis XV, transformant sans doute les intérieurs avec ces boiseries chantournées, ces panneaux délicats et cette ornementation rocaille qui rompaient avec la solennité des décors précédents. Cette intervention souligne la constante adaptation de ces demeures aux caprices de la mode et au statut de leurs occupants, un palimpseste stylistique inhérent à la vie des grands hôtels. L'édifice devient ensuite la propriété du prince de Conti, un acteur majeur des tumultes pré-révolutionnaires, qui l'habita jusqu'à sa propre arrestation en 1793, un épisode marquant la fin brutale de l'aristocratie résidentielle en ces lieux. Ce dénouement tragique marque la fin d'une époque, celle de l'usage aristocratique privé, et inaugure pour l'hôtel une nouvelle vocation, celle de l'administration d'État. Acquis par la République en 1825, il subit alors les adaptations de Jules de Joly pour accueillir successivement le ministère de l'Intérieur, l'ambassade d'Autriche-Hongrie, le Conseil d'État, et une succession pléthorique de ministères, de l'Industrie à la Fonction publique. Cette pérennité fonctionnelle, bien que témoignant de la robustesse de sa conception, masque un constant processus de reconfiguration intérieure, transformant les salons d'apparat en bureaux et les boudoirs en salles de réunion. L'hôtel est devenu un palimpseste architectural, chaque strate d'occupation laissant son empreinte, parfois discrètement, parfois avec une brutalité fonctionnelle, altérant souvent l'équilibre originel entre faste et intimité. Il est d'ailleurs notable que cet hôtel, devenu un symbole tangible de l'État, ne soit pas exempt des contingences d'une époque plus tumultueuse. L'incident de 2019, où des manifestants ont forcé son portail et vandalisé des véhicules, fut un rappel brutal de sa position désormais exposée au cœur du débat public, bien loin des arcanes discrètes des salons du marquis de Rothelin. Aujourd'hui, il continue d'accueillir l'éternel ballet des occupants ministériels, une demeure qui a survécu aux ambitions aristocratiques, aux révolutions stylistiques et aux soubresauts politiques, affirmant sa résilience et sa capacité à se muer, sans jamais perdre entièrement le souvenir de sa noble origine.