10, boulevard de la Victoire, Strasbourg
Les Bains municipaux de Strasbourg, érigés au début du XXe siècle, constituent un témoignage singulier des préoccupations hygiénistes et urbanistiques de l'Empire allemand. Fruit d'une commande municipale pressante dès les années 1890 pour doter la ville d'installations balnéaires hivernales, cet édifice, achevé en 1908 sous la direction de Fritz Beblo, alors architecte en chef, déploie une esthétique où le pragmatisme constructif se mêle à une certaine grandiloquence. L'architecte, loin de tout dogmatisme, a su associer la modernité du béton armé, alors encore une innovation audacieuse, à un vocabulaire formel ancré dans le néoclassicisme, notamment perceptible dans ses colonnades intérieures, et agrémenté d'un répertoire néorégionaliste qui confère à l'ensemble une identité propre. Ces bains, uniques en leur genre pour leur conservation quasi intacte jusqu'à une date récente, incarnaient une vision intégrale du bien-être public : au-delà des deux bassins de natation, ils offraient des bains romains complets avec saunas et hammams, ainsi que des douches publiques, répondant aux besoins d'une population soucieuse d'hygiène. La composition volumétrique, à la fois compacte et articulée, permettait d'intégrer des fonctions diverses dans un ensemble cohérent, où la lumière naturelle jouait un rôle essentiel dans l'organisation des espaces intérieurs, notamment autour des bassins. L'harmonie des matériaux, des peintures murales et des teintes d'origine témoignait d'un soin particulier apporté au décor, transformant un simple établissement sanitaire en un lieu de socialisation et de contemplation. La valeur historique de cet édifice ne fut pleinement reconnue qu'au début du nouveau millénaire, avec son inscription puis son classement au titre des monuments historiques. Une rénovation d'envergure, menée entre 2018 et 2021 par l'architecte François Chatillon, a permis de concilier la préservation rigoureuse de l'intégrité architecturale originelle et l'adaptation aux exigences contemporaines. Les choix opérés ont permis de réduire drastiquement la consommation énergétique et hydrique, tout en intégrant de nouveaux équipements tels qu'un spa moderne et un bassin nordique. Cette intervention délicate, au coût non négligeable de quarante millions d'euros, souligne la difficulté de maintenir en vie de tels patrimoines sans les dénaturer, tout en les rendant pertinents pour un public actuel. Au-delà de leur vocation première, les Bains municipaux ont accueilli, au fil des décennies, des manifestations culturelles étonnantes. Il n'est pas anodin de noter qu'en 1984, le chœur vocal Harmonic Choir s'y produisit sur l'eau, ou qu'en 1986, l'œuvre Stimmung de Karlheinz Stockhausen résonna dans ces lieux, transformant temporairement l'espace hygiéniste en un amphithéâtre acoustique. Plus récemment, en 2016, la projection du film Les Dents de la mer avec des spectateurs flottant dans le bassin a offert une expérience pour le moins immersive, révélant la capacité du bâtiment à se muer en un cadre inattendu pour des événements marquants. Ces diverses appropriations témoignent d'une reconnaissance de la monumentalité et de l'atmosphère singulière du lieu, bien au-delà de sa fonction utilitaire initiale, en faisant un véritable acteur de la vie culturelle strasbourgeoise.