41 rue du Temple, Paris 4e
L'édifice qui abrite aujourd'hui le Café de la Gare, au 41 rue du Temple, est d'abord une auberge du XVIIe siècle, un relais de poste dont l'architecture vernaculaire, sans être d'une préciosité manifeste, témoigne d'une certaine robustesse adaptée à sa fonction première. Cependant, l'intérêt architectural de ce lieu ne réside pas tant dans ses murs d'origine que dans la manière dont un groupe d'artistes libertaires a su l'investir et le transformer, après une première incarnation plus rudimentaire. Car avant de s'ancrer dans cette bâtisse historique, le Café de la Gare était une usine de ventilateurs désaffectée, aménagée de leurs propres mains par ses fondateurs dans le passage d'Odessa. Ce premier lieu, une sorte de manifeste du « chantier collectif », affichait fièrement son imperfection avec le slogan révélateur : « C'est moche, c'est sale, c'est dans le vent ». Cette éthique du dénuement, presque une esthétique de l'anti-décor, où des gradins sommaires et une scène rudimentaire suffisaient, incarnait une rupture radicale avec les conventions théâtrales de l'époque. C'était l'architecture de la déconstruction, du faire-avec, une réponse matérielle à l'esprit de Mai 68, prônant le partage égalitaire et la hiérarchie aplatie, tant dans la gestion des hommes que des espaces. Le déménagement en 1971 vers cette ancienne Auberge de l'Aigle d'Or représente, d'une certaine manière, une forme d'institutionnalisation contrainte, tout en conservant l'esprit originel. Passer d'une fabrique réhabilitée à un relais de poste du Grand Siècle, c'est confronter la modernité contestataire à la pérennité de la pierre ancienne. Le lieu devient le plus grand café-théâtre de Paris avec 450 places, une capacité qui force sans doute une adaptation de l'espace sans pour autant renier l'esprit de convivialité – certes parfois brutal – qui le caractérisait. On se souvient de l'anecdote de la roue de loterie pour le prix des places, ou des coussins jetés par les comédiens ; autant d'éléments qui diluent la frontière entre scène et salle, entre artiste et spectateur, et qui modifient la perception traditionnelle de l'agencement théâtral. L'architecture interne, bien que non détaillée, dut s'adapter à cette fusion d'une histoire séculaire et d'une pratique scénique informelle et déhiérarchisée. Ces lieux, qualifiés de « café-théâtre » par une pirouette fiscale plus que par une véritable vocation à la restauration, ont dû naviguer entre leur idéal de spontanéité et les réalités administratives, comme en témoigne le procès de 1976 pour la régularisation des cotisations sociales. C'est le prix de l'intégration dans le tissu urbain et culturel parisien. Le Café de la Gare, par son parcours architectural – de l'usine brute à l'auberge réinvestie – et son histoire humaine, est devenu un symbole durable de cette effervescence post-68, un incubateur où se sont forgées des carrières éminentes, de Coluche à Depardieu. Il est la preuve que l'architecture d'un lieu, même discrète, peut être intrinsèquement liée à l'esprit d'une époque et à la philosophie de ceux qui l'animent, prouvant qu'un espace peut être radicalement transformé par l'usage et l'intention, au-delà de sa destination première.