51 rue de Paradis, Paris 10e
Rarement un édifice aura cumulé autant d'appellations successives et de transformations, au point que l'hôtel de Raguse, ou ce qu'il en reste au 51 rue de Paradis, est davantage un palimpseste urbain qu'un monument figé. Sa généalogie, initiée en 1779, révèle d'emblée une ambition spéculative. Claude-Martin Goupy, architecte et entrepreneur avisé, acquiert une vaste parcelle, laquelle sera morcelée et revendue à la famille de Gouffier. Deux hôtels y sont édifiés sous la houlette d'un architecte peu réputé, Munster – l'un d'eux, donnant sur la rue du Faubourg-Poissonnière, a d'ailleurs depuis longtemps cédé la place à d'autres logiques urbaines. Il ne subsiste donc, de cette première phase, qu'une partie de l'hôtel de la rue de Paradis, un témoignage fragmentaire d'une époque où l'investissement immobilier s'érigeait en art de vivre. Son élévation d'origine, un rez-de-chaussée surmonté d'un étage avec toit mansardé, encadrait déjà une cour profonde, accessible par une porte cochère. La composition était alors plus modeste, mais structurée par une aile gauche de deux travées et une aile droite de trois travées, reliées sur rue par une terrasse, et en fond de cour par une galerie. Ce dispositif classique sera profondément remanié. Le véritable tournant architectural intervient en 1785. L'hôtel est alors racheté par les frères Thélusson, figures connues de la banque, qui confient sa refonte à Claude Jean-Baptiste Jallier de Savault. L'intervention de Jallier est significative : il entreprend une surélévation des deux ailes initiales d'un étage, rompant avec l'ordonnance originelle. Mais son geste le plus distinctif réside dans le remplacement de l'ancienne galerie de fond de cour par un bâtiment circulaire, volume qu'il affectionnait et dont il avait déjà fait montre, notamment au château de Montvillers. Cette intégration d'un corps de bâtiment cylindrique au cœur du dispositif est caractéristique d'une certaine pensée néoclassique de la fin du XVIIIe siècle, cherchant la pureté des formes géométriques et une composition claire. Le parti architectural adopté par Jallier révèle une sobriété calculée : façades lisses, chambranles des baies non moulurées, bandeaux horizontaux et une corniche à denticules ; une épure qui peut paraître dénuée d'ornementation excessive, mais qui, en réalité, affirme une esthétique de la rigueur et de la composition claire, loin des fioritures rococo. C'est d'ailleurs au sein de ce volume circulaire que Charles Percier, autour de 1800, aménagera un grand salon rond, dont la décoration de style Premier Empire sera plus tard protégée. Ce fait est éloquent : il est souvent que la subsistance d'un décor intérieur, témoin d'un goût et d'une époque, prime sur l'intégrité volumétrique ou la lisibilité de l'ensemble architectural dans la reconnaissance patrimoniale. L'hôtel connaîtra ensuite son heure de gloire politique. Propriété du banquier Jean-Frédéric Perregaux, il devient par dotation le foyer d'Hortense Perregaux et d'Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse. C'est en ces murs que se déroulera l'un des actes les plus sombres et décisifs de l'histoire impériale : la signature, aux premières heures du 31 mars 1814, de la capitulation de Paris face aux forces alliées. L'édifice, un temps, fut donc le théâtre d'un dénouement géopolitique majeur, conférant à ses salons une gravité historique indéniable. Cependant, cette aura ne le prémunira pas d'une inexorable mutation. Vendu à Alexandre Aguado, l'hôtel connaîtra, dès la fin du XIXe siècle, une vocation bien moins mondaine, accueillant des entreprises, dont la célèbre agence de la fabrique de céramique de Vallauris. L'ultime offense à son intégrité intervient en 1930 avec une surélévation supplémentaire, qui achève de « dénaturer » l'édifice originel, le rendant méconnaissable aux yeux d'un observateur éclairé. Si la cheminée du grand salon et la décoration du deuxième salon ont échappé à cette altération par une inscription en 1927, elles ne sont que les ultimes vestiges d'une grandeur passée, des fragments précieux au sein d'un corps désormais mutilé. L'hôtel de Raguse, dans son état actuel, est une étude de cas éloquente sur la dialectique entre la permanence de l'adresse et l'éphémère des formes, entre le statut d'hôtel particulier et la pragmatique de l'immeuble de rapport, un reflet des compromis architecturaux dictés par les impératifs économiques et les mutations urbaines.