113, 115 rue Saint-Lazare, Paris 8e
La Brasserie Mollard, jadis simple estaminet, s'impose aujourd'hui comme un singulier témoignage de l'effervescence de la Belle Époque, non loin de l'effervescente gare Saint-Lazare. Son décor, orchestré par Édouard-Jean Niermans, architecte dont la dilection pour les ambiances de grand luxe et de divertissement n'est plus à démontrer, s'inscrit pleinement dans le courant de l'Art nouveau de 1895, année de son apogée stylistique. Niermans, assisté d'Eugène Martial Simas pour l'exécution, ne s'est pas contenté d'une simple décoration ; il a conçu un véritable "Gesamtkunstwerk", un art total où chaque élément, de la mosaïque au luminaire, en passant par les chaises et la caisse, participe d'une vision unifiée. Les ateliers de Sarreguemines furent ainsi mis à contribution pour des mosaïques d'inspiration italienne, évoquant non seulement les destinations ferroviaires emblématiques comme Deauville ou Saint-Germain-en-Laye, mais aussi, avec une pointe d'audace, une "partie fine" de l'époque, et, avec une certaine gravité historique, l'Alsace et la Lorraine, sujet d'une actualité brûlante en cette fin de XIXe siècle. Les émaux de Briare, ciselés de motifs floraux et entomologiques, habillent colonnes et plafonds, créant une atmosphère immersive aux teintes subtiles de vert d'eau, de bleu roi et de dorures, rehaussées par les marbres beiges et bruns. Le quartier, en pleine mutation depuis le départ du premier train en 1837, était le terreau fertile d'une nouvelle bourgeoisie d'affaires. La Maison Mollard, passant d'une humble affaire familiale à ce "rendez-vous de grand luxe", incarnait parfaitement cette ascension sociale et économique. Il est d'ailleurs fascinant de constater que ce qui était alors le comble de la modernité et du raffinement fut, après la Première Guerre mondiale, jugé "démodé". L'essentiel de cette ornementation fut alors recouvert de peinture et de miroirs, une triste relégation qui, paradoxalement, assura sa préservation. Cette couche de modernité éphémère agit comme un palimpseste, cachant l'original jusqu'à sa redécouverte et sa restauration méticuleuse en 1965, qui permit de retrouver presque intégralement son cadre d'origine, à l'exception notable d'une verrière centrale effondrée en 1920. Les vicissitudes de l'histoire, de la crise de 1929 à l'Occupation, n'épargnèrent pas l'établissement, qui dut même se transformer en refuge alimentaire. Après-guerre, il devint un "bureau" informel pour les commerçants en pénurie d'espaces, avant de relancer l'intérêt des Parisiens avec son ingénieuse et abondante "omelette surprise" dans les années 1950, illustrant une résilience commerciale certaine face à la nostalgie des années de disette. Loin d'une admiration naïve, on ne peut que relever la capacité d'adaptation de ce lieu, qui, d'écrin de la consommation ostentatoire, se mua en espace de survie puis de pragmatisme, avant de retrouver sa dignité patrimoniale avec son inscription aux monuments historiques en 1989. La Brasserie Mollard demeure ainsi une leçon d'architecture et d'histoire, un espace où le style fut un temps éclipsé par la nécessité, avant que sa pérennité ne soit enfin reconnue.