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Monument à Napoléon Ier

Monument à Napoléon Ier

place du Général-de-Gaulle, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

Un monument tel que celui-ci, la pérennité de l'hommage se mesure souvent à la robustesse de sa conception et à l'ingéniosité de sa mise en œuvre, qualités ici manifestes bien que sujettes aux aléas du goût et de la politique. Le Monument à Napoléon Ier, élevé sur la place du Général-de-Gaulle à Rouen, présente une effigie équestre en bronze, œuvre de Vital Gabriel Dubray, où l'empereur apparaît dans une posture solennelle, saluant depuis son pur-sang arabe cabré. L'animal, défiant la statique classique, ne s'appuie que sur ses deux postérieurs et sa queue, conférant à l'ensemble une tension et un dynamisme assez caractéristiques de l'époque. On appréciera, ou non, la symbolique de l'origine du bronze : il provient, nous dit-on, de canons capturés à Austerlitz, matériau recyclé pour la gloire impériale, comme si les instruments de la victoire devaient éterniser la figure du vainqueur. Le piédestal, conçu par Louis-François Desmarest, l'architecte départemental, s'élève à près de six mètres, imposant par sa masse de granite de Flamanville, son socle en granite de Sainte-Honorine. Sa composition révèle une intention didactique prononcée. Quatre panneaux en marbre griotte d'Italie y énumèrent, en lettres d'or, les fondements du régime impérial : « Empire français », « Code Napoléon », « Concordat », « Légion d'honneur ». Une rhétorique lapidaire qui ne laisse guère de place à l'interprétation. La face avant, dédiée à la ville de Rouen et au département, ancre l'œuvre dans son patronage local, tandis que l'arrière, tourné vers l'hôtel de ville, arbore un bas-relief de bronze d'après Isabey, figuration du Premier Consul visitant une manufacture en 1802. Détail plutôt révélateur de l'image que l'on souhaitait projeter : celle d'un empereur bâtisseur et protecteur de l'industrie locale, non pas uniquement un conquérant. Ces éléments, marbres et bas-relief, sont enchâssés dans des cadres de bronze, un dispositif qui assure à l'ensemble une cohésion formelle et une certaine opulence, produite dans les ateliers du fondeur Victor Thiébaut. L'édification de ce monument, fruit d'une souscription départementale lancée en 1853, s'inscrit dans un courant de réhabilitation et de glorification napoléonienne sous le Second Empire. Son inauguration, le 15 août 1865, jour anniversaire de l'Empereur, fut un événement où le Maréchal Vaillant, ministre des Beaux-Arts, et le maire de Rouen, Charles Verdrel, soulignèrent unanimement le rôle de Napoléon comme initiateur d'une ère nouvelle et bienfaiteur de l'industrie rouennaise. On distribua les Légions d'honneur comme des bonbons, et même une ascension en ballon anima la fête. Une certaine effervescence officielle, en somme. La vie de cette statue ne fut d'ailleurs pas de tout repos. Après un nettoyage en 1935, elle échappa, sous l'Occupation, à la réquisition des métaux, privilège que d'autres œuvres n'eurent pas. Plus récemment, une fissure au pied droit du cheval nécessita son démontage en 2020 pour une restauration. Cette intervention fut l'occasion d'une controverse moderne : la proposition municipale de remplacer le monument par une œuvre dédiée à Gisèle Halimi, déclenchant une consultation citoyenne. L'idée de « destruction mémorielle » fut brandie par certains, soulignant la contribution de Napoléon à la prospérité locale. Il faut dire que l'idée n'était pas neuve, une tentative similaire de fondre le bronze pour une statue de la République ayant déjà échoué en 1881. L'exploration du socle durant la restauration révéla une boîte métallique, une sorte de capsule temporelle, dont le contenu est toujours en cours d'étude, ajoutant une couche de mystère à cette œuvre. Finalement, la consultation civique, avec une participation significative, entérina le retour de l'Empereur à sa place, tout en manifestant un désir d'une plus grande représentation féminine dans l'espace public rouennais. Le 28 juillet 2022, son retour fut célébré avec une ferveur visible, prouvant que, bien au-delà de sa masse de bronze et de granite, ce monument continue de susciter des émotions et de cristalliser des débats sur la mémoire et l'identité. Sa classification récente au titre des monuments historiques atteste, s'il en était besoin, de son importance patrimoniale, indépendamment des passions qu'il peut encore soulever.