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Le Louxor

Le Louxor

170 boulevard de Magenta boulevard de la Chapelle, Paris 10e

L'Envolée de l'Architecte

Le Louxor, érigé en 1921 au carrefour des boulevards de la Chapelle et de Magenta, se présente comme une manifestation éclatante et quelque peu exotique de l'architecture de divertissement des années folles. Son parti pris néo-égyptien, un choix audacieux à l'époque, dérogeait aux conventions des styles classiques ou néo-Louis XVI alors en vogue pour les salles de spectacle, cherchant manifestement une singularité distinctive dans un paysage concurrentiel. Ce monument au pharaonique factice, œuvre de l'architecte Henri Zipcy et du décorateur Amédée Tiberti, arbore une façade somptueuse, inscrite au patrimoine dès 1981. Les mosaïques de la fabrique Gentil et Bourdet, dans leurs camaïeux de bleu cobalt, noir et or, déploient une iconographie volontairement référentielle : scarabées, cobras, le grand disque ailé, autant de motifs puisés dans l'imaginaire égyptien. Il ne s'agissait point d'une quête d'authenticité archéologique, mais d'une stratégie commerciale d'envoûtement visuel. L'hypothèse d'une influence cinématographique, tel un film sur Cléopâtre, paraît moins probante que la pérennité d'une égyptomanie architecturale, visible depuis l'Exposition universelle de 1900, ayant déjà semé ses graines dans l'urbanisme parisien. L'investisseur initial, Henry Silberberg, connut d'ailleurs une déconfiture financière précoce, décédant peu après l'inauguration et cédant rapidement le lieu à la Société des cinémas Lutétia, puis à Pathé, amorçant une longue carrière de salle de quartier. Le Louxor s'adapta aux vicissitudes du temps, aux mutations du goût et à l'évolution sociologique du quartier. Des succès grand public aux films "exotiques" en version originale, voire à une incursion dans le "porno soft" des années 70, la programmation reflétait moins une ligne éditoriale artistique qu'une adaptation pragmatique aux flux migratoires et aux demandes fluctuantes du public local. Son acquisition par la société Tati en 1983, dans une tentative avortée de conversion commerciale, puis sa métamorphose éphémère en discothèque – d'abord La Dérobade, puis le Megatown gay, la plus grande de la capitale en son genre – signèrent un abandon quasi définitif en 1988. Une période de silence et de délabrement suivit, laissant le bâtiment à l'état de ruine symbolique. Fort heureusement, l'éveil d'une conscience patrimoniale et la mobilisation citoyenne, notamment par Action Barbès, permirent à la Ville de Paris de racheter le bâtiment en 2003. La réhabilitation, confiée à l'architecte Philippe Pumain, s'est attachée à concilier la restitution de l'esprit original et l'adaptation aux impératifs contemporains. La salle principale, baptisée Youssef Chahine, reprend les fastes du style néo-égyptien. Les salles secondaires, aménagées en sous-sol, poursuivent cette évocation, l'une avec son plafond étoilé renvoyant aux hypogées de la Vallée des Rois, l'autre avec une voûte en anse de panier aux teintes chaleureuses. Il est à noter, toutefois, que ces aménagements souterrains n'ont pas manqué de susciter quelques critiques légitimes quant à la préservation intégrale des vestiges originaux, une tension récurrente entre la nécessité de moderniser et le devoir de mémoire. Ce phénix cinématographique, renaissant de ses cendres en 2013, a su retrouver son public, dépassant largement les prévisions d'affluence avec sa millionième entrée en 2017. Le Louxor incarne ainsi la résilience du patrimoine parisien, la capacité d'un édifice à traverser les âges et les fonctions, tout en conservant une identité stylistique forte, quoiqu'artificielle, et une place singulière dans le tissu urbain et culturel de la capitale. Il demeure un témoignage éloquent de l'ingéniosité décorative et de la vitalité commerciale des premières décennies du cinéma, un palais du rêve plus que jamais ancré dans la réalité de son quartier.