25 rue du Premier-Film Place Ambroise-Courtois, 8e arrondissement, Lyon
Il est parfois curieux de constater comment les figures emblématiques de l'innovation, tel Antoine Lumière, choisissent d'ancrer leur quotidien dans des demeures qui, par leur esthétique, semblent presque en décalage avec l'esprit progressiste qu'elles incarnent. La villa lyonnaise des Lumière, édifiée entre 1899 et 1902 par Paul Boucher et Charles-Joseph Alex, offre un témoignage éloquent de cette ambivalence. Loin de l'austérité pragmatique que l'on pourrait associer à un empire industriel naissant, cette résidence arbore une opulence certaine, se parant des attributs d'un Art nouveau alors en pleine efflorescence. La décoration, qualifiée de luxueuse par les sources, ne lésine pas sur les courbes organiques, les motifs floraux stylisés et les jeux de lumière chers à cette période, manifestant un désir d'éloquence formelle et un certain faste bourgeois. L'édifice, classé depuis 1986, révèle une composition où le minéral se voit sculpté avec une certaine virtuosité, sans pour autant atteindre la radicalité de certains de ses contemporains parisiens ou bruxellois. Le choix de situer cette habitation non loin des usines familiales et de l'emblématique hangar du Premier-Film est en soi une affirmation. La proximité des lieux de production et du domicile du maître des lieux n'est pas sans rappeler une certaine tradition patronale, où l'habitat du dirigeant surveille symboliquement l'activité industrielle. La villa se dresse ainsi comme un contrepoint esthétique au labeur mécanique, offrant un refuge orné à la famille, en particulier à Jeanne-Joséphine Lumière, l'épouse d'Antoine, qui n'y séjourna finalement que quelques années, laissant planer une douce mélancolie sur cette entreprise architecturale. Les volumes, bien que classiques dans leur implantation générale, s'animent par des saillies et des creux, des balcons élégamment ouvragés et des ouvertures généreuses, visant à capter la lumière. Les matériaux, vraisemblablement la pierre de taille et la brique pour la structure, sont enrichis par des ferronneries délicates et des boiseries intérieures, tous concourant à une atmosphère de confort raffiné. C'était l'époque où la bourgeoisie lyonnaise, forte de ses succès industriels, se construisait des écrins à la mesure de sa fortune et de son goût pour les modes de l'époque. Devenue propriété de la société Lumière en 1950, puis transformée en siège social, cette demeure a traversé les époques avec une certaine dignité. Accueillant désormais l'Institut Lumière, elle s'est muée en un lieu de mémoire et de transmission, un musée et un centre de documentation, labellisé Maison des Illustres en 2011. Il est piquant de constater que la maison d'une famille pionnière dans l'art de l'image animée, dont la vocation fut de capturer la fugacité du réel, offre elle-même une permanence matérielle, un ancrage historique pour le récit de son œuvre. Les récentes rénovations, achevées fin 2023, assurent une nouvelle pérennité à cet édifice, permettant aux visiteurs de fouler les pas d'une époque révolue, tout en se confrontant à la genèse d'une révolution visuelle.