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Cinéma Le Trianon

Cinéma Le Trianon

1 rue Étienne-Dolet, Romainville

L'Envolée de l'Architecte

Le site du Trianon de Romainville, dont l'appellation même emprunte une noblesse lointaine à un modeste café du XIXe siècle dominant jadis une plaine, offre une trajectoire architecturale moins linéaire qu'une succession d'adaptations. Ce lieu, initiateur de projections cinématographiques dès 1908, se formalise en salle en 1930, intégrant alors les canons d'un Art déco naissant, mariant harmonieusement divertissement filmique et bal populaire. L'ordonnance préfectorale de 1929 sanctionne cette métamorphose d'un simple établissement de débit de boissons en un véritable foyer culturel local. La brutalité de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement les bombardements de 1944, a eu raison de cette première incarnation, détruisant l'ensemble et offrant une page blanche forcée. C'est dans le cadre de la reconstruction post-conflit, sous l'égide de Charles Genêtre et grâce aux allocations des « dommages de guerre » – un mécanisme étatique salvateur pour tant de communes sinistrées – que le Trianon actuel voit le jour, achevé en 1953. L'architecte opte alors pour le béton armé, matériau de prédilection de l'époque, symbole de modernité structurelle et de rapidité d'exécution. L'esthétique adoptée, qualifiée de « style paquebot », représente une branche tardive, épurée et fonctionnelle de l'Art déco. Elle se caractérise par des lignes horizontales accentuées, des courbes subtiles et ces ouvertures en forme de hublots, conférant à la façade une dynamique évoquant les transatlantiques. Cette imagerie maritime, alors en vogue, projetait une aura de progrès et de modernité. L'inauguration de 1954, avec l'introduction du Cinémascope et du son stéréophonique, positionne ce Trianon renaissant à la pointe de l'innovation cinématographique départementale, soulignant une ambition de premier plan pour un équipement de proximité. Ce n'est toutefois pas tant son architecture intrinsèque que sa résonance culturelle qui lui a conféré une place à part. Le Trianon est devenu un décor emblématique pour l'émission télévisée « La Dernière Séance » d'Eddy Mitchell, le transformant en un véritable conservatoire médiatisé de la cinéphilie d'antan. Cette mise en scène a ancré l'édifice dans l'imaginaire collectif, le sacralisant en témoin d'une époque révolue du cinéma populaire. Cette notoriété médiatique, bien plus que ses qualités formelles, a sans doute été le catalyseur de son acquisition par les collectivités en 1983, puis de son inscription aux Monuments Historiques en 1997, une reconnaissance patrimoniale dictée par son rôle de référent mémoriel plutôt que par une audace stylistique. Les rénovations du XXIe siècle, conjuguant conservation du projecteur argentique 35 mm et intégration du numérique, illustrent cette tension constante entre la fidélité à un passé chéri et les impératifs de la technologie contemporaine. Le Trianon, plus qu'un chef-d'œuvre architectural, est un document persistant de l'évolution des pratiques culturelles et de la capacité des structures bâties à absorber les traumatismes de l'histoire et les incessantes mutations du divertissement.