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Fontaine de la Croix-du-Trahoir

Fontaine de la Croix-du-Trahoir

rue de l'Arbre-Sec Rue Saint-Honoré, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

Il est quelque peu déconcertant de constater que ce qui se pare du nom de « fontaine » n'est, en son essence, qu'un modeste édifice technique. La Fontaine de la Croix-du-Trahoir, orchestrée par Jacques-Germain Soufflot en 1776 – une date qui la place au crépuscule de l'Ancien Régime et dans la pleine maturité de l'architecte du Panthéon – fut avant tout un répartiteur hydraulique, un nœud vital alimenté par la pompe de la Samaritaine, assurant le service du Palais-Royal et des hôtels ministériels. Plus qu'une œuvre d'art destinée à l'agrément, c'est un appareil de régulation, une sorte d'utilitaire habillé de pierre et d'ornements. Soufflot, confronté à l'état déplorable des constructions antérieures, opta pour un édifice polygonal, judicieusement inséré dans l'angle aigu formé par les rues de l'Arbre-Sec et Saint-Honoré, cherchant sans doute à optimiser la circulation, une préoccupation constante de l'époque. La surface, animée d'un bossage en stalactites, un motif d'une certaine excentricité déjà observé sur la fontaine Médicis, confère à l'ensemble une texture rocailleuse, presque primitive, en contraste avec la finesse classique de la nymphe sculptée par Louis-Simon Boizot. Cette nymphe, affleurant rue Saint-Honoré, n'est pas sans évoquer, avec une certaine distance, les grâces de Jean Goujon pour la fontaine des Innocents, offrant ainsi une filiation esthétique à cette humile distribution d'eau. Son mascaron, de facture plus prosaïque, déverse l'eau dans un bassin à même la rue, perpétuant la fonction première. Le lieu, cependant, est d'une richesse historique qui surpasse largement la discrète architecture de la fontaine. Le carrefour de la Croix-du-Trahoir, dont le nom proviendrait de l'antique usage de « tirer les étoffes », fut pendant des siècles un point névralgique de Paris, un théâtre permanent d'échanges, mais aussi de drames. C'est ici que s'érigeaient les instruments de la justice sommaire, potences et roues de supplice, où luthériens et faux-monnayeurs payèrent le prix fort, où l'on coupait les oreilles des serviteurs jugés « indélicats ». Le 21 janvier 1535, des protestants furent brûlés vifs. Le marquis de Bonnesson y fut décapité en 1659. La croix originelle, détruite en 1789, servait de lieu d'ultimes prières, tandis que son soubassement faisait office d'étal. Plus tard, en 1648, cet endroit fut le catalyseur de la Fronde, avec l'arrestation de Pierre Broussel et les barricades qui s'ensuivirent, culminant lors de la fameuse Journée des barricades. Un siècle plus tôt, c'est François Ier qui, le premier, avait commandé une fontaine ici à Jean Goujon en 1529, elle-même reconstruite, puis déplacée au gré des impératifs urbains. Longtemps dévolu aux fontainiers, l'édifice connut une restauration notable en 1965. Le général de Gaulle lui-même, dans un geste dont le pragmatisme n'égalait que l'étrangeté, y inaugura en juin de cette année-là la Maison de l'Andorre, conférant à cet ancien répartiteur d'eau la fonction inattendue d'ambassade touristique pour la principauté. Après une période d'abandon, le bâtiment a été investi par un collectif d'artistes, « Le Laboratoire de la création », transformant cet ancien lieu d'approvisionnement vital en un espace dédié à l'art, abritant galerie, studio et ateliers. Ainsi, de la fonction technique à la répression sanglante, des prières des condamnés aux charmes de la nymphe, jusqu'à la diplomatie post-gaullienne et l'effervescence artistique contemporaine, la Fontaine de la Croix-du-Trahoir incarne, sous son enveloppe modeste, la persistance obstinée des mémoires urbaines.