9 rue Coq-Héron, Paris 1er
L'Hôtel Bullion, ou ce qu'il en reste, s'offre à l'observateur contemporain comme un palimpseste architectural, un vestige singulier d'une ambition révolue, enserré dans le dense tissu parisien, à l'angle des rues Coq-Héron et du Louvre. Sa condition actuelle de « siège historique » pour une institution financière somme toute prosaïque, la Caisse d'épargne, contraste de manière assez saisissante avec son faste initial, hélas largement évanoui. Érigé pour Claude de Bullion, surintendant des Finances de Louis XIII, cet hôtel particulier du XVIIe siècle fut, dès son acquisition en 1613, une affirmation de pouvoir et de fortune. Sa destinée prit une tournure d'intérêt dès 1614 avec l'intervention, même pour un simple agrandissement, de Salomon de Brosse. On ne peut que déplorer l'ampleur des pertes, car l'architecte du Palais du Luxembourg et de l'Hôtel de la Vrillière portait en lui les germes d'un classicisme français en pleine maturation : une architecture où la grandeur ne naissait pas de l'ornementation superflue, mais de la justesse des proportions, de la monumentalité des volumes et de la sobriété des lignes. L'influence de De Brosse aurait sans doute imprimé à l'ensemble une dignité et une rigueur qui, à travers les rares fragments qui nous parviennent, ne sont plus qu'une hypothèse. On peut imaginer des façades en pierre de taille, scandées par des ordres classiques discrets, un corps de logis principal s'ouvrant sur une cour d'honneur et, potentiellement, un jardin, selon la typologie alors émergente de l'hôtel "entre cour et jardin". Le XVIIIe siècle, avec ses grâces et ses légèretés, apporta ses inévitables remaniements, modernisant peut-être les intérieurs et adoucissant les aspérités d'un classicisme jugé trop austère par l'esthétique rocaille. Mais la véritable mutation fut fonctionnelle. Entre les années 1770 et le début du XIXe siècle, une partie de cette demeure aristocratique se mua en une salle de ventes aux enchères. C'est ici même que le célèbre Alexandre Joseph Paillet, expert et marchand d'art de renom, aurait présidé ses "plus belles enchères", transformant ce lieu de vie en un théâtre des transactions où se jouaient les fortunes et les passions des collectionneurs. Cette période de transition, d'un usage privé et élitiste à une fonction commerciale, bien que spécialisée et culturelle, préfigurait le destin de nombreux hôtels particuliers parisiens. L'urbanisme haussmannien du XIXe siècle, avec le percement de la rue du Louvre, acheva de dépecer l'ancien domaine de Bullion, ne laissant qu'une infime portion de sa silhouette originale. Ce qui nous parvient aujourd'hui, inscrit aux Monuments Historiques depuis 1925, est donc moins un édifice complet qu'une parcelle d'histoire, une cicatrice sur la mémoire de la ville. L'implantation de la Caisse d'épargne en 1844, finalement, ancre l'édifice dans une réalité financière plus contemporaine, dénuée de toute emphase architecturale d'origine, mais perpétuant malgré tout, par une ironie du sort, une certaine tradition du capital et de la gestion des biens, chère à son premier commanditaire. L'Hôtel Bullion est, en somme, un cas d'étude éloquent sur la capacité de Paris à métamorphoser ses structures, à les dépouiller de leur intention première pour les réaffecter à des usages plus terre-à-terre, tout en préservant, presque par inadvertance, quelques fragments de leur splendeur passée.