
109-114 rue du Petit-Château, Charenton-le-Pont
Il est parfois plus instructif d'évoquer un monument par son absence que par sa présence. Le château de Bercy, grand seigneur disparu de la rive droite de la Seine, illustre ce propos avec une mélancolie toute particulière. Si l'on en cherche la trace aujourd'hui, le regard bute sur les tracés implacables de l'infrastructure ferroviaire de la gare de Lyon, là où s'étendait autrefois un domaine dont seuls subsistent les modestes pavillons de communs, vestiges émouvants d'une ambition révolue, par ailleurs inscrits au titre des monuments historiques. Le corps principal du château, lui, est désormais englouti sous les emprises d'un technicentre ferroviaire, ses fondations mêmes effacées par les élargissements successifs de la tranchée. C'est une fin peu glorieuse pour une demeure jadis si prisée. Édifié à partir de 1658 sous l'impulsion de Charles-Henri de Malon de Bercy, le château fut d'abord confié aux bons offices de François Le Vau, ce frère moins célébré mais non moins talentueux de Louis, dont l'œuvre à Vaux-le-Vicomte puis Versailles ne manquait d'inspirer les commanditaires de son temps. La construction s'étira sur plus d'un demi-siècle, une durée qui en dit long sur les vicissitudes du mécénat et l'évolution des goûts. Les plans initiaux, d'une générosité spatiale propre aux aménagements de représentation du Grand Siècle, furent tempérés par les réalités des dernières années de Louis XIV. C'est à Jacques de La Guépière qu'échut la tâche d'achever ce projet composite entre 1702 et 1715, donnant naissance à un édifice dont les intérieurs firent la renommée, mariant la solennité fin Louis XIV aux préludes de la Régence et du Rocaille. Le parc, dont l'aménagement est traditionnellement attribué à André Le Nôtre, présentait, lui aussi, quelques audaces remarquables. Plutôt que de s'encombrer du bassin central, attribut quasi-sacré des jardins à la française, les concepteurs de Bercy optèrent pour un boulingrin, cette pelouse circulaire légèrement encaissée, offrant une sobriété inattendue au cœur d'un parterre de broderies, dites tapis de Turquie, d'une luxuriance pourtant proverbiale à la fin du XVIIe siècle. La perspective, savamment orchestrée, dévoilait la Seine non pas d'emblée, mais au terme d'un parcours, comme une récompense visuelle, le fleuve étant dérobé à la vue du château par une adroite disposition des frondaisons. Cette richesse végétale ne fut, hélas, pas éternelle : dès le début du XVIIIe siècle, des considérations d'économie d'entretien entraînèrent la simplification des broderies, prélude à d'autres compromis. Ce domaine, qui eut l'honneur d'accueillir Napoléon Ier en 1811, connut au XIXe siècle un inexorable déclin. L'urbanisation galopante des abords de la capitale, l'établissement d'entrepôts vinicoles, puis l'implacable avancée du rail – d'abord la ligne de Paris à Orléans, puis celle de Paris à Lyon qui, en 1847, trancha six hectares du parc, à quelques dizaines de mètres seulement de la façade sud-ouest du château – scellèrent son destin. Le château, décrit comme abandonné et son parc livré à une spéculation seigneuriale, n'était plus qu'un obstacle à la modernité triomphante. Vendu en 1860, démoli dès 1861, Bercy n'eut pas le privilège d'une fin digne de son rang. Ses riches décors intérieurs – boiseries, stucs, consoles en bois doré – firent l'objet d'une dispersion méthodique et, parfois, regrettable. Si les relevés de Joseph-Antoine Froelicher nous en restituent une image précieuse, l'édifice lui-même fut pulvérisé. Les boiseries du grand salon partirent pour Camden Place en Grande-Bretagne (non sans être amputées de leurs trumeaux), celles du grand cabinet pour l'Hôtel de Hirsch ou le Musée du Louvre, et d'autres encore trouvèrent refuge au Palais de l'Élysée ou dans de prestigieuses demeures. La balustrade de la chapelle, quant à elle, orne désormais l'église Notre-Dame des Blancs-Manteaux. Quant aux lions qui veillaient sur la terrasse, leur identité même est sujette à un charmant doute historique, ces sentinelles de pierre ayant laissé une rue du Port-aux-Lions comme unique et énigmatique toponyme. Le château de Bercy demeure ainsi une leçon d'éphémère architectural, une splendeur passée réduite à une poignée de fragments et à la persistance d'une mémoire.