36 rue aux Juifs Place du Maréchal-Foch, Rouen
Le Palais de Justice de Rouen, cet édifice majeur, s'impose comme un témoignage éloquent de la vitalité retrouvée de la capitale normande à l'orée du XVIe siècle, une période de transition architecturale où l'élan gothique s'entrelaçait déjà avec les premières influences de la Renaissance. Sa genèse s'articule autour de constructions successives, révélant une évolution stylistique autant qu'une ambition civile grandissante.La première phase, visible dans l'aile ouest érigée dès 1499 pour le Parloir aux Bourgeois, déploie un gothique flamboyant d'une certaine virtuosité. La façade y est ouvragée sur plusieurs plans, sans la profusion décorative excessive des parties plus tardives. On y observe des pinacles graciles, des gargouilles expressives et une balustrade dont les motifs de soufflets et mouchettes, par leurs courbes et contre-courbes, semblent évoquer, selon la formule de Michelet, des flammes ou des larmes. Les lucarnes, déjà ornées d'arcs en accolade et d'arcatures ajourées, annoncent la richesse à venir, attirant même l'œil de Serlio qui y voyait une couronne pour les édifices français.Le corps central, commencé vers 1509 pour l'Échiquier de Normandie, est emblématique du style Louis XII. Ici, l'élargissement des fenêtres, devenu un leitmotiv, ne visait pas seulement l'esthétique mais répondait aussi à un souci nouveau d'hygiène, laissant entrer plus largement la clarté et l'air. Ces ouvertures, dites croisées, conservent leur meneau de pierre central. L'arc brisé cède la place à l'arc en accolade ou en talon, couronnant les arcs surbaissés d'un pédicule fleuri. La paroi murale, bien que toujours richement travaillée, intègre une superposition des ouvertures en travées, trahissant une recherche de régularité qui préfigure le quadrillage des façades de la Première Renaissance.Le XIXe siècle apporta son lot de transformations, notamment le remplacement d'une aile classique du XVIIIe siècle, jugée disparate, par des constructions néogothiques qui, tout en cherchant à harmoniser l'ensemble, n'en demeuraient pas moins un pastiche. Les façades furent aussi l'objet de restaurations méticuleuses, Henri Charles Grégoire redonnant leur dignité aux parements et Joseph Brun recréant une statuaire perdue, où Louis XII côtoie un laboureur ou un artiste, illustrant les diverses strates de la société de l'époque. L'épisode connu sous le nom d'Affaire de l'escalier, au début du XXe siècle, avec le démontage controversé d'une œuvre de Lucien Lefort pour une autre de Paul Selmersheim, souligne d'ailleurs la vivacité des débats sur la restitution historique et l'esthétique.Mais l'histoire de l'édifice est également marquée par des blessures profondes. Les bombardements d'avril et août 1944 ravagèrent une grande partie du bâtiment, anéantissant notamment le corps central de style Louis XII. La reconstruction, méticuleuse, restitua des intérieurs comme la salle des Procureurs, avec ses voûtes en carène de navire inversée, désormais soutenues par des structures de béton. Certains impacts de bombes furent intentionnellement conservés sur les parties néogothiques, afin de perpétuer le souvenir du coût humain de la Libération, une initiative que d'aucuns ont pu trouver sujette à débat lors d'interventions artistiques récentes.Sous l'escalier de l'aile est, une découverte archéologique singulière, la Maison sublime, dévoile une strate encore plus ancienne de Rouen : un monument roman juif du XIIe siècle, probablement une yeshiva. Sa destruction partielle en 1982 par le Ministère de la Justice pour l'aménagement de bureaux et d'un parking fut une décision regrettable, sacrifiant un témoignage inestimable d'une communauté médiévale florissante pour des commodités administratives. Le Palais de Justice de Rouen, par ces strates et ces vicissitudes, n'est pas seulement un lieu de droit, mais une archive de pierre, révélant les ambitions, les goûts et les déchirures d'une cité à travers les âges.