Rue Camille-Saint-Saëns, Rouen
L'église Saint-Pierre-du-Châtel, dont le nom évoque le primat normand de Rouen par sa référence au châtel de Rollon, offre aujourd'hui un spectacle de déréliction que seule une histoire tourmentée peut expliquer. Reconstruite à maintes reprises avant d'adopter sa silhouette gothique flamboyante au XVe siècle, elle se distinguait notamment par une charpente et une voûte en bois finement sculptée, singularité rare au sein des édifices rouennais. Cette particularité, alliée à la richesse de ses travées, constituait l'un de ses plus beaux atours, désormais fragmenté par les vicissitudes du temps et des conflits. La destruction partielle de 1944, durant la tristement célèbre semaine rouge, a laissé l'édifice dans un état de ruine que les décennies suivantes n'ont fait qu'accentuer, notamment par une démolition malencontreuse de son abside en 1951, conséquence d'un percement routier qui témoigne de priorités parfois singulières en matière de patrimoine. Avant ces affres, l'église connut déjà une existence mouvementée. Vendue comme bien national en 1791, elle fut tour à tour magasin et écurie, perdant sa fonction sacrée au profit d'usages profanes, illustrant les caprices révolutionnaires et l'oubli occasionnel de la valeur intrinsèque d'une architecture. Ses éléments sculptés, notamment les huit statues de prophètes de sa tour-clocher, furent l'objet d'un démontage cavalier en 1922, sous prétexte de dangerosité. Une souscription publique, heureusement, permit de racheter une partie de ces œuvres, désormais visibles au musée départemental des Antiquités, évitant ainsi leur dispersion totale. Ce mouvement, d'une certaine manière, préfigurait les efforts ultérieurs de sauvegarde, notamment la mise à l'abri des travées et de la charpente en bois épargnées par les flammes de 1944. Parmi les figures illustres liées à ce lieu, on note le baptême en 1775 de François-Adrien Boieldieu, compositeur dont la renommée dépassa les murs de la ville, ajoutant une note culturelle à un édifice dont la vocation première était spirituelle. Aujourd'hui, l'église, inscrite au titre des monuments historiques depuis 1926, se prépare à une nouvelle mue. La Ville de Rouen, après l'avoir acquise en 1958, a lancé un appel à projets pour sa réhabilitation. Le lauréat envisage une transformation audacieuse, voire provocatrice : un restaurant, des chambres d'hôtel, et un toit-terrasse au sommet de la tour-clocher, le tout inséré dans une structure de verre et d'acier au sein des ruines. Cette proposition, qui se veut une conciliation entre le passé et un avenir commercial, soulève la question pérenne de la patrimonialisation : jusqu'où peut-on transformer sans dénaturer ? Jusqu'où la mémoire d'une pierre subsiste-t-elle quand elle est enrobée de modernité ? Le remontage annoncé de la charpente d'origine et la réintégration des travées conservées constituent un geste de respect, mais l'insertion d'un programme fonctionnel si éloigné de l'affectation initiale invite à une observation critique. Le coût élevé du projet, assorti des inévitables surcoûts liés aux fouilles préventives, inscrit cette démarche dans une logique de rentabilité où l'édifice, désormais lieu de consommation et d'agrément, cherche à retrouver sa place, non plus dans la dévotion, mais dans l'économie touristique et hôtelière de Rouen.