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Hôtel de Beauffremont

Hôtel de Beauffremont

87 rue de Grenelle, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Bauffremont, ou d'Orrouer selon les fluctuations des patronymes et des convenances, se dresse au 87, rue de Grenelle, en un témoignage sobre mais éloquent de l'hôtel particulier parisien du XVIIIe siècle. Sa construction, débutée en 1732 à l'initiative de Paul de Grivel de Grossouvre, fut confiée aux Boscry, père et fils, dont l'œuvre, sans jamais verser dans l'ostentation bruyante, s'inscrit dans un classicisme assagi, teinté d'une élégance qui n'est pas sans profondeur. L'ordonnancement de l'édifice, fidèle au schéma « entre cour et jardin », s'articule autour d'un portail monumental. Ses colonnes ioniques, supportant un fronton en plein-cintre, introduisent la séquence spatiale : à gauche, les communs, avec une remise et des écuries dimensionnées pour vingt-cinq montures, chiffre qui donne la mesure d'un prestige d'antan ; à droite, l'aile des cuisines, prolongeant l'harmonie des dépendances vers le corps de logis principal. Cette aile abrite également, avec une certaine discrétion, l'escalier d'honneur, élément structurant la circulation verticale. Il est curieux de noter qu'au cours du XIXe siècle, une vaste véranda vint s'accoler à la façade sur cour, sorte de prothèse fonctionnelle modifiant quelque peu la rigueur originelle pour des commodités contemporaines. À l'intérieur, le corps de logis déploie une enfilade de sept salons par niveau, dont l'ensemble des décors est attribué à Nicolas Pineau. On y perçoit la virtuosité d'un ornemaniste dont la finesse des boiseries et des stucs est emblématique du style rocaille, subtilement distancié de la grandiloquence baroque. La véritable singularité de l'hôtel réside dans la dialectique de ses façades : si celle sur cour affiche une symétrie presque dogmatique, la façade sur jardin se permet une heureuse et rare audace. Son fronton curviligne, véritable curiosité architecturale pour l'époque, introduit un mouvement, une plasticité qui rompt avec la géométrie attendue et confère à l'ensemble une note d'ingéniosité discrète, presque un murmure d'affranchissement. L'histoire de ces murs est une chronique de résidences éminentes. L'hôtel fut, à deux reprises, le siège de l'ambassade d'Autriche, notamment lorsque le prince Richard Klemens von Metternich et son épouse Pauline, proche du couple impérial français, y orchestrèrent sans doute les délicatesses de la diplomatie du Second Empire. Plus tard, il servit d'écrin à la riche collection d'œuvres d'art de Luiz Bemberg, avant d'accueillir pendant plus de trente ans le couturier Hubert de Givenchy, qui en fit le réceptacle de son goût raffiné. Cet héritage fut d'ailleurs dispersé aux enchères en 2022, marquant une nouvelle étape dans l'histoire de cette demeure. Un incident, survenu au début des années 1960, souligne avec une acuité particulière la fragilité de la préservation face aux impératifs économiques. Une tentative de cession de boiseries par les propriétaires, alors que l'hôtel était déjà inscrit aux Monuments Historiques depuis 1926, fut bloquée par l'intervention du ministère des Beaux-Arts, allant jusqu'à une saisie. L'épisode, qui vit les boiseries finalement réintégrées, rappelle que la valeur patrimoniale d'un édifice, si elle est reconnue par l'État, ne coïncide pas toujours avec les intentions de ses occupants. Aujourd'hui, propriété de Xavier Niel, l'Hôtel de Bauffremont continue de traverser les époques, témoin silencieux des fortunes et des évolutions des sensibilités esthétiques et des rapports de force entre privé et public.