Place Amédée-Larrieu, Bordeaux
L'ordonnancement de la place Amédée-Larrieu, de forme singulièrement triangulaire, révèle une ambition urbaine de la Belle Époque, où l'art public n'était pas un simple ornement, mais une affirmation civique. Conçue par les architectes Raymond Barbaud et Édouard Bauhain, avec la contribution sculpturale de Raoul Verlet, cette fontaine et son écrin urbain forment un ensemble qui fut inauguré au tournant du siècle, un témoignage de la collaboration entre l'architecture et la statuaire. En arrière-plan, l'édifice de la salle Amédée-Larrieu, alliance de pierre de taille et de poutrelles de fer, se distingue par un décor en fer forgé aux motifs caractéristiques de l'Art Nouveau naissant. À ses extrémités viennent s'adosser deux fontaines secondaires, véritables petits édicules hydriques. Celle de gauche met en scène une nymphe émergeant d'un coquillage, accompagnée d'un poisson, sous un cartouche commémoratif qui rappelle le legs généreux d'Eugène Larrieu, député et mécène. À droite, un triton domine un poisson volant, son inscription précisant la date d'inauguration et le nom du maire d'alors. Au-dessus de ces niches, des mascarons, l'un coquillier à visage humain, l'autre aux traits plus joviaux, remplissent leur fonction première en laissant s'échapper l'eau avec une certaine dignité. Au cœur de cette place triangulaire, l'œuvre maîtresse de Raoul Verlet trône dans son bassin. Élevée sur un socle discret, la composition sculpturale déploie une richesse iconographique notable. La face principale, orientée au sud, présente un dauphin et deux tritons musculeux supportant un coquillage imposant. Au sommet, une nymphe à la coiffure dite à la 1900, drapée d'un voile pudique, est entourée de deux putti s'adonnant aux plaisirs de la vendange. Le détail est poussé jusqu'à la représentation d'une jarre, d'une tortue et des pampres de vigne, tandis qu'un vieil homme, sans doute un autre triton, observe la scène. La face nord, plus allégorique, évoque un quai d'amarrage où une nymphe nonchalante se repose dans une embarcation, entourée d'éléments nautiques tels que cordages, ancre, voile, sacs et barriques, mêlés aux symboles viticoles. Cette programmation sculpturale, d'une complexité peut-être superflue pour le passant inattentif, visait à célébrer les deux piliers de l'économie bordelaise : le vin et le commerce portuaire. Une multitude de petits éléments, escargots, homards et autres coquillages, animent la surface de la pierre, témoignant d'une minutie d'exécution caractéristique des grands travaux de l'époque. Ce projet ambitieux fut le fruit d'un legs de cent cinquante mille francs, destiné à honorer la mémoire d'Amédée Larrieu. Raoul Verlet, lauréat d'un concours public, livra une œuvre qui lui valut le grand prix et la médaille d'honneur à l'Exposition Universelle de 1900, consacrant ainsi sa vision d'une statuaire monumentale. La place, qui fut un temps un marché animé, fut inscrite aux Monuments Historiques en 1975, une reconnaissance tardive mais bienvenue de son intérêt patrimonial. Cette inscription, si elle protège le site d'altérations majeures, confronte aujourd'hui les initiatives de dynamisation des riverains à des contraintes techniques et financières non négligeables. Loin d'être une simple fontaine, l'ensemble Amédée-Larrieu se pose en marqueur urbain, capsule temporelle d'une esthétique et d'une ambition civique révolues, dont la complexité détaillée continue d'intriguer l'observateur patient.