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Siège de l'Humanité

Siège de l'Humanité

32 rue Jean-Jaurès Rue de Strasbourg, Saint-Denis

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrita naguère le quotidien L'Humanité, niché à Saint-Denis, offre un cas d'étude particulièrement éloquent des pérégrinations architecturales d'une ambition politique confrontée aux réalités urbaines et économiques. Érigé entre 1987 et 1989 par l'indéfectible Oscar Niemeyer, l'œuvre se déploie sur une parcelle globalement triangulaire, audacieusement placée en vis-à-vis de la basilique-cathédrale de Saint-Denis. Une situation qui imposait, au-delà des contraintes d'une Zone d'Aménagement Concerté, une certaine déférence vis-à-vis du monument historique, déférence à laquelle l'architecte brésilien sut répondre avec sa singularité habituelle. Son inscription aux Monuments Historiques dès 2007, relativement prompte pour une construction contemporaine, souligne la pertinence de son geste architectural. Niemeyer, sollicité en 1987 par Roland Leroy, alors directeur du journal, ne se contenta pas d'une simple commande fonctionnelle. Il livra une esquisse qui, comme souvent chez lui, transcende le programme par la fluidité de ses lignes. Le bâtiment en Y, « tout en courbes », manifeste une dialectique intéressante entre l'adaptation au site et l'affirmation d'une écriture architecturale reconnaissable entre mille. Loin de toute rigidité orthogonale, ses sinuosités épousent le terrain, tout en ménageant des percées visuelles vers l'imposant édifice gothique. Cette plasticité des volumes, où le plein et le vide s'articulent dans une élégante tension, témoigne d'une maîtrise du langage moderniste tardif, où la forme organique vient adoucir la rationalité structurelle. C'est le même geste, la même quête de la courbe émancipatrice, que l'on retrouve dans son siège parisien du Parti communiste français, lequel partageait jadis avec L'Humanité cette même matrice idéologique, conférant à ces réalisations une sorte de résonance politique et esthétique. L'architecte, assisté sur place par Jean-Maur Lyonnet, démontra sa capacité à insérer une architecture audacieuse dans un contexte périurbain dense, respectant notamment le gabarit des îlots voisins, tout en injectant une dose de monumentalité douce. Toutefois, l'histoire post-inauguration de ce « Siège de l'Humanité » est empreinte d'une certaine ironie, voire d'une mélancolie pragmatique. Les difficultés financières du journal entraînèrent sa vente dès 2007, marquant la fin d'une époque et le début d'une valse d'affectations. L'État, finalement acquéreur en 2010 pour la somme de 12 millions d'euros, eut toutes les peines du monde à lui trouver une vocation stable. De sous-préfecture avortée à antenne universitaire fantasmée, en passant par une école du numérique, l'édifice de Niemeyer fut l'objet de multiples projets, tous abandonnés, avant que les services de la Drieets ne s'y installent, après une rénovation conséquente de 40 millions d'euros. Cette succession de destinations, si elle témoigne d'une certaine versatilité fonctionnelle du bâti moderne, souligne surtout la difficulté de concilier une architecture forte, porteuse d'un imaginaire précis, avec les impératifs des reconfigurations urbaines et administratives. Une destinée qui, paradoxalement, ancre encore davantage le bâtiment dans le paysage de Saint-Denis, comme un témoin silencieux des utopies et des compromis du siècle passé.