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Hôtel Carnavalet

Hôtel Carnavalet

23 rue Madame-de-Sévigné, Paris 3e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Carnavalet, bien plus qu'une simple demeure, est un véritable palimpseste architectural, témoin éloquent des stratifications urbaines de Paris. Attribué à Pierre Lescot et édifié entre 1548 et 1560 pour Jacques de Ligneris, il se distinguait alors par son plan novateur 'entre cour et jardin', un quadrilatère harmonieux qui allait définir l'hôtel particulier parisien. Ses ornements sculptés, œuvres de Jean Goujon et de son atelier, conféraient d'emblée à l'édifice une noblesse classique, non exempte d'une certaine préciosité maniériste. Les transformations majeures menées par François Mansart dans les années 1650, ajoutant un étage et probablement ces combles qui portent son nom, densifièrent la masse bâtie tout en respectant l'ordonnance originelle, marquant l'apogée du classicisme français. Ce même lieu fut ensuite habité par la marquise de Sévigné, conférant une patine littéraire à ses murs, une résonance discrète dans les cours et les salons. Le complexe muséal s'est augmenté, à la fin du XVIIe siècle, de l'Hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, œuvre plus sobre de Pierre Bullet. Si son style est moins éclatant que celui de son aîné, il recèle une prouesse technique notable : son grand escalier, dont la rampe en fonte de fer, moulée et ciselée, constitue un manifeste d'ingéniosité décorative avant l'ère industrielle. L'acquisition par la Ville de Paris en 1866, sous l'impulsion du baron Haussmann, visait à constituer un musée de l'histoire de la capitale. Ironie du sort, les premières collections furent la proie des flammes lors de l'incendie de l'Hôtel de Ville en 1871. Cette tabula rasa força une nouvelle approche, celle d'un assemblage, voire d'un réceptacle, pour des fragments d'un "vieux Paris" en pleine démolition : l'arc de la rue de Nazareth, la façade des marchands drapiers, des éléments de l'hôtel de Choiseul, l'escalier de Luynes, et même l'ancien café militaire. Ce processus de décontextualisation et de remontage confère au musée une identité composite, presque archéologique de la ville elle-même. Les récentes rénovations (2016-2021) ont tenté d'harmoniser ces strates historiques, repensant la muséographie en un parcours chronologique. On y trouve désormais, aux côtés des reconstitutions d'intérieurs du Grand Siècle, la chambre de Marcel Proust, la salle de bal de l'hôtel de Wendel par José-Maria Sert, ou encore la bijouterie Fouquet d'Alfons Mucha – des "period rooms" qui constituent l'une des forces du musée, bien que parfois figées dans une nostalgie sélective. L'accent mis sur l'accessibilité et la numérisation est une concession à l'air du temps, cherchant à rendre intelligibles ces 600 000 œuvres et objets, des pirogues de Bercy aux œuvres du XXIe siècle. Il est à noter que l'histoire du musée n'est pas sans son lot d'épisodes singuliers. En 1881, une vente aux enchères tristement célèbre vit le musée se délester de ce que Paul Eudel qualifia de "plus mauvaises productions de l'Italie et de l'Allemagne", et de "faïences dont ne voudrait pas un débutant". Un aveu candidement brutal quant à la qualité hétéroclite des premières acquisitions ou un impératif de rationalisation budgétaire ? Quoi qu'il en soit, le Carnavalet demeure un observatoire privilégié des mutations de Paris, une archive tridimensionnelle où l'architecture elle-même est une collection, une narration complexe des permanences et des ruptures.