9 place des Vosges, Paris 4e
L'Hôtel de Chaulnes, discrètement enchâssé au numéro 9 de la Place des Vosges, participe de cette apparente uniformité qui caractérise l'un des plus anciens programmes urbains de Paris. Sa façade de brique et de pierre, ses arcades en rez-de-chaussée et ses hautes lucarnes sous toiture d'ardoise, s'inscrivent avec une orthodoxie presque imperturbable dans l'ordonnancement général, conçu pour masquer les individualités derrière une façade collective. Mais l'observation avertie révèle toujours des strates et des singularités, témoignages des ambitions successives et des mains prestigieuses qui l'ont façonné. Initialement possession de Pierre Fougeu, sieur Descures, cet hôtel vit le jeune Louis XIII y prendre ses quartiers lors des fastes de l'inauguration de la Place Royale, conférant d'emblée au lieu une patine historique certaine, avant même qu'il n'acquière son nom le plus courant. C'est toutefois sous l'égide des d'Albert d'Ailly, ducs de Chaulnes, qu'il connut une transformation significative. Le troisième duc, Charles, personnage de son temps, soucieux de confort et de prestige, ne s'en tint pas à la seule distinction de son adresse. Il fit appel à un jeune prodige promis à un avenir illustre : Jules Hardouin-Mansart. Ce dernier, dans ce qui fut peut-être une de ses premières incursions dans l'univers exigeant de l'hôtel particulier parisien, se vit confier l'édification de l'aile droite dans la cour intérieure. Une intervention discrète certes, mais révélatrice de son talent à marier la rigueur classique à la fonctionnalité, à insérer avec une parfaite déférence une nouvelle architecture dans un bâti préexistant, tout en y imprimant une marque d'élégance sobre, caractéristique de l'esthétique du Grand Siècle naissant. Loin de l'éclat de Versailles, il s'agissait ici de composer avec l'exiguïté, d'optimiser les jeux de lumière et de circulation autour d'une cour d'honneur. L'histoire de l'hôtel est ensuite un ballet de propriétaires, reflétant les turbulences et les mutations sociales de la capitale. Des Nicolaÿ, grands officiers de la Chambre des comptes, qui le conservèrent jusqu'aux affres révolutionnaires – Aymar Charles de Nicolaÿ, dernier du nom à le posséder, y perdit la tête sous la guillotine, témoin muet de la bascule des régimes – aux Moreau, puis au plus prosaïque Monsieur Ricbourg, l'hôtel traversa les époques. Il n'échappa pas non plus à l'aura du monde des arts. Au milieu du XIXe siècle, les pièces du premier étage eurent le privilège d'abriter la tragédienne Rachel, figure emblématique de la scène française. L'image de cette icône du théâtre, dont les obsèques émurent une foule considérable sur la place même, apporte une dimension poignante. Cette femme, dont la vie fut un mélange de gloire et de mélancolie, y vécut ses dernières années, imprégnant sans doute les boiseries et les hauts plafonds de son souvenir vibrant. Quelle ironie de penser que la rigidité des volumes classiques abritait une telle intensité dramatique. Aujourd'hui, l'Hôtel de Chaulnes, dont les façades et toitures sont dûment classées ou inscrites aux Monuments Historiques, offre un contraste saisissant avec son passé mondain et dramatique. Le premier étage est désormais le siège de l'Académie d'architecture. Un sort qui, somme toute, se révèle d'une pertinence éloquente : ce lieu, témoin silencieux de siècles d'histoire et d'évolutions architecturales, se trouve aujourd'hui dédié à la réflexion et à la préservation de la discipline qui l'a vu naître et muter. Une belle façon de boucler la boucle, où l'étude remplace la mondanité, et la théorie, le tumulte des destinées humaines.