73 avenue des Gobelins, Paris 13e
Il est des monuments dont l'existence même relève de la sédimentation historique, ou plus prosaïquement, du palimpseste architectural. Le Théâtre des Gobelins, ou ce qu'il en reste, illustre avec une éloquence certaine cette tendance parisienne à la conservation parcellaire. L'édifice originel, conçu en 1869 par Alphonse Cusin, se présentait comme un théâtre à l'italienne des plus classiques, pourvu de ses 800 places et de ses deux balcons, une volumétrie spatiale dont l'ordonnancement hiérarchisait la perception du spectacle et du public. Il fut d'abord baptisé "Nouveau théâtre Saint Marcel", avant d'adopter, en 1878, une appellation plus en phase avec l'identité du quartier, les Gobelins. Sa singularité la plus remarquable, et aujourd'hui sa seule survivance tangible, résidait dans sa façade. Non point par l'ingéniosité de sa composition architecturale, sans doute d'un classicisme attendu pour l'époque, mais par l'empreinte d'un tout jeune Auguste Rodin. C'est à cet étudiant des Beaux-Arts et des Gobelins que l'on doit les deux figures allégoriques, le Drame masculin et la Comédie féminine, qui en agrémentaient le fronton. Ces sculptures, bien qu'inscrites dans une tradition académique de l'époque, révèlent déjà une certaine force expressive, un souffle qui annonçait les tourments et la sensualité des œuvres futures du maître. Une commande publique précoce, à une époque où le sculpteur cherchait encore à affirmer sa patte, et qui, par une ironie du destin, est devenue le seul vestige pérenne d'une époque révolue. Ce lieu de divertissement connut l'évolution typique des scènes populaires. Des "pièces à grand spectacle" à la Jules Verne, où la machinerie le disputait à l'imagination, il glissa vers les variétés, avant que la pellicule ne s'impose, dès 1906, comme une attraction concurrente, puis dominante, le transformant en cinéma permanent en 1934, sous l'enseigne "Gaumont Gobelins-Rodin" – un hommage tardif et un peu opportuniste au sculpteur, sa façade étant désormais plus célèbre que les productions intérieures. L'épilogue, ou plutôt la nouvelle genèse, fut actée en 2010. Le corps de l'ancien théâtre, jugé obsolète et sans doute peu digne d'une réhabilitation complète, fut déconstruit, à l'exception notable de cette fameuse façade, désormais inscrite au titre des monuments historiques depuis 1977. C'est Renzo Piano qui se vit confier la tâche délicate d'ériger, derrière ce rideau de pierre historique, un nouveau bâtiment destiné à abriter la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. L'opération relève du "façadisme", pratique courante à Paris, où la mémoire architecturale se cristallise sur l'épiderme plutôt que sur la structure profonde ou l'esprit du lieu. Le défi pour Piano fut d'intégrer une enveloppe contemporaine, aux lignes fluides et organiques – la fameuse "chenille" d'acier et de verre – dans le respect apparent du patrimoine, créant un dialogue souvent dissonant entre le classicisme frontal et la modernité audacieuse de l'arrière-plan. Un financement qui, selon certaines indiscrétions du magazine Capital, aurait trouvé ses sources dans des trusts transnationaux, ajoutant une couche de pragmatisme financier à cette métamorphose culturelle. Le Théâtre des Gobelins, désormais écrin d'une fondation dédiée au cinéma, est ainsi devenu un manifeste de la coexistence forcée entre la conservation superficielle et l'innovation architecturale, un fragment d'histoire parisienne qui, tel un masque antique, cache une réalité foncièrement nouvelle. C'est un témoignage éloquent des compromis, souvent nécessaires, parfois discutables, qui façonnent la physionomie de la ville éternellement en mutation.