1 place Charles-Dullin 45 rue d'Orsel, Paris 18e
Le Théâtre de l'Atelier, discrètement niché place Charles-Dullin à Montmartre, ne se distingue point par une grandiloquence architecturale, mais plutôt par une persistance remarquable à travers les âges et les mutations fonctionnelles. Inaugurée en 1822 sous l'appellation plus prosaïque de «théâtre des Jeunes Élèves», cette salle fut l'une des pierres angulaires de la stratégie de Pierre-Jacques Seveste, entrepreneur avisé qui, détenant le privilège d'exploitation des théâtres de «banlieue», essaima ces structures sur les marges du Paris d'alors. L'édifice, conçu par l'architecte Louis-Pierre Haudebourt, s'inscrivait dans une typologie pragmatique, privilégiant la fonctionnalité à l'ostentation, bien que la décoration intérieure fût confiée à des artistes tels que Pierre Cicéri, scénographe de renom, et Évariste Fragonard, apportant ainsi une touche d'illusionnisme et d'apparat éphémère à ces lieux voués au divertissement populaire. Durant près d'un siècle, le lieu connut les aléas du goût public, accueillant vaudeville, mélodrame et opérette, reflet d'une industrie du spectacle constamment en quête de nouveauté. Son abandon provisoire de l'art dramatique en 1913 pour se muer en cinéma, le «Montmartre», n'est d'ailleurs qu'un témoignage supplémentaire de cette adaptabilité contrainte, une mutation fonctionnelle dictée par l'évolution des techniques et des attentes. C'est en 1922 que le théâtre opère une mue conceptuelle décisive sous l'impulsion de Charles Dullin. Reprenant la salle, il la rebaptise Théâtre de l’Atelier, un nom évocateur qui signale d'emblée une ambition nouvelle : celle d'un lieu de travail, d'expérimentation, de recherche. Loin du simple divertissement, Dullin en fit un creuset pour la «poésie et la réflexion», où l'on pouvait voir Antonin Artaud sur scène ou des noms aussi illustres que Cocteau, Honegger, Picasso et Chagall collaborer à une mise en scène d'Antigone. Cette période faste, continuée par André Barsacq de 1940 à 1973, inscrivit l'Atelier comme un précipité culturel majeur, révélant une pléthore d'auteurs et de comédiens qui marquèrent leur époque. L'anecdote du film «Le Rideau rouge» tourné sur place par Barsacq et Anouilh, avec Michel Simon, souligne l'imprégnation profonde du lieu dans l'imaginaire artistique. Les directions successives, de Pierre Franck à Marc Lesage aujourd'hui, ont, avec une constance louable, maintenu cette exigence. Le bâtiment, avec ses 563 places, est un palimpseste architectural : chaque époque a laissé son empreinte, chaque innovation scénique a potentiellement remodelé l'espace intérieur. Son inscription au titre des monuments historiques depuis 1965 ne salue pas tant une splendeur initiale qu'une endurance exceptionnelle, faisant de lui l'un des rares théâtres parisiens du XIXe siècle à poursuivre son activité. Sa véritable architecture se révèle ainsi dans sa capacité à se faire, depuis deux siècles, l'écrin d'une ambition artistique, souvent exigeante, parfois avant-gardiste, toujours vivante.