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Immeuble Molitor

Immeuble Molitor

24, rue Nungesser-et-Coli, Boulogne-Billancourt

L'Envolée de l'Architecte

L'Immeuble Molitor, ou plus prosaïquement 24 N.C., se dresse à cette singulière charnière entre le Paris haussmannien et l'urbanisme naissant de Boulogne-Billancourt, un édifice qui, sous le trait de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret, prétendait en 1931 incarner une modernité résidentielle. Si son inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2016 valide aujourd'hui sa postérité, l'histoire de sa genèse fut loin de la sérénité que l'on prête aux icônes. Les promoteurs de l'époque, soucieux de rentabiliser une parcelle stratégiquement située près des infrastructures sportives de la Porte Molitor, firent appel aux architectes. Mais les difficultés de financement ne tardèrent pas à poindre, obligeant Le Corbusier et Jeanneret, avec une pointe d'ironie amère sans doute, à se muer en démarcheurs, chargés de prouver la viabilité commerciale de leurs audaces architecturales. Un exercice délicat pour des esprits aussi épris de théorie, contraints de séduire une clientèle encore timide face aux ruptures formelles. De cette commande naquit un manifeste bâti, un immeuble de huit étages qui appliquait, avec une détermination certaine, quatre des "Cinq Points" corbuséens. Le plan libre promettait une adaptabilité des espaces intérieurs à l'envi des acquéreurs – une liberté dont la mise en œuvre pratique dans le quotidien bourgeois restait à évaluer. La structure ponctuelle, libérant les façades, permit d'ériger ces fameux pans de verre, ici composés d'une mosaïque de verre armé, de brique de verre et de glace claire. Ces murs diaphanes, loin de la robustesse minérale traditionnelle, inondaient les appartements d'une lumière certes homogène, mais exigeaient une maintenance que l'on sous-estimait alors. L'analyse des façades révèle une dialectique du plein et du vide où le verre domine, perforé par quelques balcons et des bow-windows qui, sans être d'une audace folle, ponctuent le rythme. L'accès principal, rue Nungesser-et-Coli, mène à un hall dont la hauteur sous plafond de 3,50 mètres confère une monumentalité relative à ce sas vers la modernité. L'entrée de service, rue de la Tourelle, dissimule des garages et des "logements de domestiques" au rez-de-chaussée, signant une rupture pragmatica avec les combles misérables du XIXe siècle, une réorganisation fonctionnelle certes louable, mais qui posait les fondations d'une certaine rationalisation sociale. Dans ce hall, notons la présence d'un panneau mural dédié au "Poème de l'angle droit", ajout post-mortem de l'architecte, comme un ultime rappel de son œuvre théorique à l'entrée de son propre espace de vie. Car l'apogée de cet immeuble réside sans conteste dans l'appartement-atelier que Le Corbusier, avec une persévérance remarquable, sut négocier pour lui-même aux deux derniers niveaux. Cet espace de 240 m², accessible par un escalier de service au-delà du sixième étage, est un microcosme de ses idéaux. Les larges portes pivotantes en bois, éléments mobiles séparant ou reliant l'atelier de l'habitation, illustrent de manière concrète la modularité et la polyvalence. Elles offraient à l'architecte une scène pour diriger le regard de ses invités, entre l'intimité du foyer et la sacralité du lieu de création. L'atelier lui-même est une pièce maîtresse : une voûte blanche de près de six mètres de large et douze de long, inondée de lumière par de vastes pans de verre ouvrant sur le stade Jean-Bouin à l'est et sur la cour à l'ouest. Ce dialogue constant avec l'extérieur, sublimé par la brutalité d'un mur de moellons et de briques laissées apparentes – un geste d'authenticité matérielle en contraste avec l'épure des surfaces lisses –, révèle la complexité de sa vision. C'est ici, dans ce laboratoire personnel, que Le Corbusier vécut, travaillant et peignant, au sommet de sa "ville verticale", prolongé par le toit-jardin où l'on pouvait contempler le paysage urbain. L'histoire financière de l'édifice, ponctuée par la faillite des promoteurs et une décennie de bataille juridique pour la reconnaissance de son droit de propriété, fut moins glorieuse que sa conception. Le délaissement de l'entretien durant cette période eut des conséquences : les pans de verre s'abîmèrent, la rouille devint une compagne tenace des structures métalliques, révélant les fragilités inhérentes à certains choix avant-gardistes en matière de matériaux et de mise en œuvre. Néanmoins, Le Corbusier y demeura jusqu'à sa mort en 1965, faisant de cet appartement un témoignage vivant de son quotidien et de son œuvre, un espace dont la reconnaissance officielle par un classement aux Monuments Historiques puis par l'UNESCO consacre désormais le rôle pivot dans l'histoire de l'architecture moderne, malgré les vicissitudes de sa construction et de sa réception initiale. Il fut, en somme, un laboratoire grandeur nature, imparfait et résilient.