77, rue Jules-Ferry, Noisy-le-Grand
L'édifice que l'on nomme chapelle Notre-Dame-des-Sans-Logis-et-de-Tout-le-Monde, érigé initialement en 1957 à Noisy-le-Grand, ne s'inscrit pas dans la tradition des basiliques triomphantes ou des cathédrales majestueuses. Sa genèse est plutôt celle d'une nécessité impérieuse, une réplique architecturale, pour le moins vernaculaire, aux abris précaires d'un camp de fortune. Sa forme de hutte, évoquant l'igloo, est une provocation formelle dès l'origine, un pragmatisme brutal qui refuse toute grandiloquence. Elle témoigne d'une période post-hivernale de 1954 où l'urgence de l'Abbé Pierre rencontrait les réalités les plus crues de l'exclusion. Le Père Joseph Wresinski, dont la prescience des besoins des plus démunis n'était plus à démontrer, fut l'initiateur de ce projet singulier. Face à la répulsion, pour ne pas dire l'indifférence, de la paroisse locale envers les habitants du camp, il fut décidé d'édifier un lieu de culte qui leur serait propre, un sanctuaire érigé par et pour ceux que la société préférait ignorer. Une générosité inattendue, celle de l'acteur Charlie Chaplin, vint soutenir cette entreprise. Une note d'humour involontaire, peut-être, que de voir l'icône du vagabond cinématographique financer l'habitat spirituel de ceux qui en étaient privés dans la réalité. La construction fut une œuvre collective : des bénévoles de tous horizons, croyants ou non, se joignirent aux résidents du camp, conférant à l'édifice une valeur d'authentique fraternité. La maîtresse d'œuvre, Monique Midy, peintre et sculpteur, choisit des matériaux à la hauteur, ou plutôt à la démesure, de l'indigence environnante : moellons disparates, bois de récupération, galets pour le sol et bouts de tôle prélevés avec une certaine délectation dans une décharge. Il en résulte une matérialité brute, haptique, une architecture de la main, qui rejette la pureté formelle au profit d'une éloquence de l'assemblage. Loin des marbres polis et des parquets cirés, c'est une chapelle qui affiche sans fard son origine modeste. Pourtant, l'édifice fut l'écrin d'un art plus savant, voire inattendu. Monique Midy enrôla le peintre Jean Bazaine et la maître-verrier Marguerite Huré. Marguerite Huré, dont l'on connaît le travail pour les frères Perret à Notre-Dame du Raincy, où le verre et le béton armé tissent une lumière si particulière, fut sollicitée ici pour une autre grammaire, celle de la grisaille sur verre antique. Les cinq vitraux évoquant les mystères glorieux du Rosaire introduisent une dialectique fascinante entre l'humilité des parois et la subtilité d'une lumière transcendante. C'est le paradoxe de cette chapelle : une enveloppe d'une rudesse assumée, abritant une lumière travaillée avec une finesse remarquable. La croix du chœur, œuvre du forgeron du village, et la statue de la Vierge, jadis compagne du Père Wresinski dans sa baraque, parachèvent cette osmose entre le sacré et le quotidien le plus terre-à-terre. Une douzaine d'années après sa construction, la chapelle fut déplacée, pierre par pierre, lors de la suppression du camp, un acte de résilience qui souligne l'attachement à ce lieu. Que cet assemblage de matériaux de rebut, ce témoignage d'une urgence sociale et d'une ferveur populaire, ait reçu en 2013 le label Patrimoine du XXe siècle, puis ait été classé Monument Historique en 2016, n'est pas sans une certaine ironie. L'institution, finalement, consacre ce qui fut jadis le fruit d'une exclusion, reconnaissant ainsi, peut-être avec un temps de retard, que l'architecture la plus pertinente n'est pas toujours la plus opulente, mais parfois celle qui, avec une dignité farouche, est capable d'exprimer l'humanité dans sa plus simple expression.