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Hôtel Aubert de Fontenay(actuelmusée Picasso)

Hôtel Aubert de Fontenay(actuelmusée Picasso)

5 rue de Thorigny, Paris 3e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Aubert de Fontenay, mieux connu sous son appellation plus prosaïque d'Hôtel Salé – une référence peu subtile à la fortune de son commanditaire, ce gabelleur zélé – illustre avec une éloquence certaine les paradoxes de l'ascension sociale au Grand Siècle. Érigé entre 1656 et 1659 par un jeune architecte relativement obscur, Jean Boulier de Bourges, cet édifice parisien s'inscrit dans la typologie classique de l'hôtel particulier *entre cour et jardin*, orchestrant un dialogue hiérarchique entre l'espace public et la sphère intime. L'approche est d'une sophistication maîtrisée mais non exempte de quelques astuces d'optique. Le porche s'ouvre sur une cour dont la légère ovoïde est encadrée d'ailes basses. L'une d'elles, adroitement conçue en trompe-l'œil, révèle une certaine économie de moyens derrière l'ostentation. La façade principale, avec ses avant-corps rythmés de travées et son fronton armorié des têtes de chiens des Aubert, affirme une dignité bourgeoise. Cependant, c'est à l'intérieur que la volonté de magnificence s'exprime avec le plus d'éclat, notamment par l'escalier d'honneur, dont le décor sculpté fut confié à des mains expertes telles que celles des frères Marsy et de Martin Desjardins, conférant à ce parcours ascensionnel une théâtralité incontestable. La destinée de Pierre Aubert fut aussi météorique que la construction de son hôtel. Sa ruine, consécutive à l'affaire Fouquet en 1663, précipita l'édifice dans un long purgatoire administratif de soixante ans, le livrant aux appétits des créanciers. L'Hôtel Salé connut dès lors une succession de vies hétéroclites : ambassade de Venise, institution scolaire – où l'on compte Balzac parmi les élèves en 1815, ajoutant une couche littéraire à son histoire –, puis École Centrale des Arts et Manufactures, période durant laquelle son agencement intérieur fut "considérablement modifié". Ces métamorphoses successives attestent de la résilience structurelle de ces bâtisses, capables d'épouser des fonctions insoupçonnées, souvent au détriment de leur intégrité originelle. Le XXe siècle lui offrit une nouvelle vocation, celle de scrin artistique. L'État français, ayant acquis l'hôtel en 1964, le destina finalement, en 1974, à abriter la collection Picasso, issue en grande partie de la dation en paiement des héritiers. Ironie de l'histoire, le peintre, connu pour son goût des vieilles pierres, aurait sans doute apprécié ce cadre historique. L'aménagement muséographique fut confié à Roland Simounet en 1976. Son intervention, respectueuse du bâti ancien, s'est attachée à ménager l'intégration des œuvres et l'accueil du public, avec l'apport distinctif des mobiliers conçus par Diego Giacometti, conférant à l'ensemble une harmonie discrète entre les époques. Après d'importants travaux de rénovation et d'extension menés entre 2011 et 2014, le musée a triplé sa surface d'exposition, permettant de présenter une part plus significative des 54 712 notices que compte la collection, dont 307 peintures et près de 4 000 œuvres graphiques. Cette expansion a été en partie financée par l'itinérance fructueuse de ses chefs-d'œuvre à travers le globe, preuve que le génie artistique, même après son trépas, continue d'alimenter les trésoreries culturelles. Le vol d'un carnet de dessins en 2009, évalué à 8 millions d'euros, fut une entorse regrettable à la quiétude de l'institution, rappelant la valeur tangible d'œuvres qui, autrefois, n'étaient que l'émanation d'un esprit. L'hôtel Salé, de la fortune éphémère d'un financier à l'immortalité d'un génie artistique, demeure un palimpseste architectural fascinant, témoin des caprices de l'histoire et de la permanence de la beauté.