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Église Saint-Saturnin

Église Saint-Saturnin

2, place de l'Eglise, Antony

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Saturnin d'Antony se distingue d'emblée par une particularité qui la singularise au sein du paysage ecclésiastique francilien : elle conserve les vestiges architecturaux religieux les plus anciens de l'Île-de-France, ses fondations plongeant résolument dans l'époque carolingienne. Un examen attentif de la base du clocher, caractérisée par l'épaisseur de ses murs et la découverte, lors des rénovations de 1981, d'un arc en plein cintre et d'une fenêtre haute, étroite, dépourvue d'embrasement, aux proportions typiquement carolingiennes, confirme cette datation. Il s'agit ni plus ni moins de la tour lanterne de la chapelle primitive, attestée dès 829, et potentiellement antérieure, émanant vraisemblablement d'un domaine gallo-romain ou mérovingien. Ce témoin rare confère à l'édifice une profondeur historique peu commune. L'évolution architecturale de Saint-Saturnin s'inscrit dans un palimpseste de prospérités successives. L'agrandissement du XIIe siècle, sous l'égide des rois Louis VI et Louis VII, marque le début d'une transition délicate. Le chœur, initié par des travées aux chapiteaux évoquant la tradition romane, arbore d'abord des arcs à peine brisés et une maçonnerie rustique, avant de s'achever sur un ensemble d'arcs brisés plus élégants et de voûtes sur croisée d'arêtes. C'est là un cas d'école de l'émancipation du gothique, de l'abandon progressif de la charpente au profit d'une structure plus aérienne. La nef, quant à elle, est le fruit d'une reconstruction consécutive aux affres de la Guerre de Cent Ans, bâtie d'un seul jet. Ses piliers hexagonaux d'où se détachent les nervures de la voûte confèrent une harmonie certaine, bien que l'alignement parfois hésitant des clefs de voûte trahisse la main d'artisans qui, manifestement, se familiarisaient encore avec les subtilités de l'art gothique tardif. L'extérieur, avec sa façade remaniée en 1880 dans un style néo-flamboyant par l'ajout de trèfles, festons et fausses fenêtres, révèle les tentations historicisantes du XIXe siècle, seuls les ornements de la porte en anse de panier pouvant revendiquer une authenticité du XVe. La toiture d'ardoises naturelles d'Angers, refaite en 2002, couronne une charpente de chêne soignée du beffroi, lequel abrite Charlotte-Geneviève, l'une des quatre cloches, et l'unique survivante des tourments révolutionnaires de 1730. Car durant la Révolution, l'église connut une période de désacralisation des plus prosaïques, servant tour à tour de salle à danser, de temple de la Raison, voire de fabrique de salpêtre, échappant par miracle à la destruction physique, mais non au pillage de son mobilier. À l'intérieur, le pavement en pierre de liais blanche et marbre noir est un exemple classique de l'esthétique francilienne des XVIIIe et XIXe siècles. La statuaire est dominée par un crucifix grandeur nature de 1930, œuvre d'un paroissien menuisier, et une copie en ciment-pierre d'une Vierge à l'Enfant du XIIIe. Les murs du bas-côté nord accueillent des copies de grands maîtres, comme La Cène d'après Philippe de Champaigne, souvent réalisées par de jeunes élèves des Beaux-Arts. Vingt-sept autres copies l'accompagnaient en 1880, mais n'ont pas survécu au temps et à la Séparation. La statuaire et les tableaux témoignent d'une époque où l'on tentait d'instiller un certain « bon goût » religieux, non sans une certaine candeur. La chaire en bois sculpté, de style néogothique, fut déplacée et rehaussée lors de la restauration de 1981. Les vitraux méritent une attention particulière. Le grand vitrail central, œuvre de Charles Champigneulle de 1900, figure le Jugement dernier avec une iconographie pieuse, très représentative de son temps. Plus éloquente est La Descente de Croix (1922) de Jacques Grüber, figure de proue de l'École de Nancy. Cette œuvre, avec sa bannière « Mors et Vita », exprime l'hommage aux morts de la Grande Guerre par la Passion, avec une émotion certaine. Le contraste est saisissant avec le vitrail moderne et non figuratif de M. Guevel dans la chapelle de la Vierge, un ajout de 1982 marquant un dialogue, ou peut-être un hiatus, entre les époques. Enfin, un élément des plus inattendus, sinon déroutants, est cette mosaïque syrienne du IVe siècle, déposée ici en 1991. Son thème du triomphe de la Croix, avec ses boucliers légionnaires et sa symbolique végétale, offre une résonance paléochrétienne rare en ces lieux. C'est une pièce de musée, certes, mais dont l'intégration post-moderne interroge la cohérence iconographique de l'ensemble. L'église Saint-Saturnin, plus qu'un chef-d'œuvre unifié, apparaît ainsi comme un palimpseste architectural, témoin des contingences et des renaissances successives, dont la valeur réside moins dans une pureté stylistique que dans sa capacité à raconter, par strates, l'histoire architecturale et religieuse de cette portion de l'Île-de-France.