1, 2 place Denfert-Rochereau, Paris 14e
Il y a dans la composition de la barrière d’Enfer une forme de radicalité qui sied à son nom. Nous ne sommes pas ici face à un néoclassicisme aimable, mais devant une architecture de la raison pure, presque abstraite, conçue par un Claude-Nicolas Ledoux au sommet de son art et de ses ambitions philosophiques. Il faut observer ces deux pavillons non comme de simples guérites d'octroi, mais comme des propylées, des portes monumentales marquant le seuil de la cité. Ledoux articule des volumes géométriques primaires : un puissant soubassement cubique, traité en bossage pour affirmer son assise, sur lequel repose un cylindre parfait. L'ensemble est austère, intellectuel, d'une sévérité presque funéraire, à peine adoucie par la frise de danseuses sculptée par Jean Guillaume Moitte, unique concession à une grâce légère sur cette architecture de pierre et de raison. Ce mur n'était pas destiné à la défense de la ville, mais à son étranglement fiscal. L'enceinte des Fermiers généraux, dont ces pavillons sont l'un des rares vestiges, était profondément détestée des Parisiens. « Le mur murant Paris rend Paris murmurant », dit la formule célèbre. Ainsi, la noblesse et la rigueur architecturale de Ledoux étaient-elles perçues comme l'expression même de l'arrogance d'un pouvoir taxateur. L'architecte, dans son utopie, rêvait une « architecture parlante », et ici, elle parle avec force du contrôle et de la frontière. Ironie de l'histoire, ce symbole de l'oppression monarchique finissante devint, en août 1944, le poste de commandement souterrain du colonel Rol-Tanguy, d'où furent lancés les ordres de l'insurrection libératrice. Les caves de la perception fiscale se muèrent en foyer de la Résistance. Les édifices survécurent ensuite de justesse aux appétits modernisateurs des années 1950, qui projetaient de les raser pour élargir une voie rapide. Aujourd'hui, flanquant l'entrée des Catacombes et le musée de la Libération, ces pavillons continuent de témoigner des strates complexes de l'histoire parisienne. De porte de l'Enfer à seuil de la Liberté, ils prouvent que les grands édifices finissent toujours par échapper aux intentions de leurs créateurs pour s'inscrire dans une destinée que la ville seule leur écrit.