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Hôtel Biron(musée Rodin)

Hôtel Biron(musée Rodin)

77 rue de Varenne, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel de Biron, avant de devenir l'écrin qu'on lui connaît, fut d'abord l'expression architecturale de l'ambition d'un homme, Abraham Peyrenc de Moras. Ce financier, prodigieusement enrichi par les chimères du « système » de John Law, commandita en 1728 à Jean Aubert, sur des plans attribués à Jacques V Gabriel, un hôtel particulier dont la volumétrie et l'ordonnancement devaient légitimer une ascension sociale fulgurante. L'édifice, initialement implanté dans un quartier alors quasi désert du faubourg Saint-Germain, offrait la liberté d'un parti classique, déployant avec une certaine rondeur des volumes Louis XV naissants. Le cabinet ovale, enrichi des camaïeux de François Lemoyne, aux thèmes convenus mais non dénués d'une élégance narrative, témoignait de cette ostentation mesurée. Son emplacement, au demeurant stratégique, non loin des Invalides, inscrivait déjà le projet dans une certaine géopolitique urbaine en devenir. L'hôtel connut une succession de propriétaires illustres, de la Duchesse du Maine, qui en fit un centre mondain, au Maréchal de Biron, dont le nom finit par s'imposer. C'est sous ce dernier que le parc fut transformé, passant d'une rigueur formelle à l'excentricité d'un jardin anglo-chinois en 1781, une mode qui, avec ses treillages, bosquets et son pavillon d'inspiration extrême-orientale, brisait l'ordre classique pour une rêverie paysagère plus pittoresque. Un caprice esthétique à peine éclos avant que la Révolution ne vienne balayer les élites, conduisant la duchesse de Biron elle-même à l'échafaud. Mais l'histoire des lieux prend une tournure résolument iconoclaste avec l'acquisition par la Société du Sacré-Cœur de Jésus en 1820. Jugeant l'ornementation d'Ancien Régime trop « riche » et symboles des « vanités du siècle », les religieuses entreprirent une véritable épuration. Les peintures décoratives, la rampe de l'escalier d'honneur, furent remisées ou dispersées. Le jardin anglo-chinois fut ramené à la « probité » d'une prairie. Cet épisode, au-delà de l'anecdote, révèle une confrontation frontale entre l'esthétique profane et l'ascétisme du XIXe siècle, une désacralisation architecturale au nom d'une moralité nouvelle. Ironiquement, c'est entre ces murs purifiés que Misia Godebska, future Sert, « reine de Paris » et égérie artistique, fut pensionnaire, avant de s'éloigner des préceptes austères pour les salons les plus brillants de son époque. Après l'expulsion des congrégations en 1905, l'hôtel, menacé de lotissement, devint le refuge d'une constellation artistique. Jean Cocteau, Isadora Duncan, et surtout Auguste Rodin, s'y installèrent dès 1908, sur les conseils de Rainer Maria Rilke. L'image de la lampe de Rilke, visible par Cocteau depuis son aile, offre un instantané poétique de cette période d'effervescence créatrice. Rodin, sentant la fragilité de son héritage, eut la sagacité de lier son destin à celui de l'hôtel, proposant à l'État de lui léguer l'intégralité de son œuvre à condition que l'édifice devienne un musée dédié. Une transaction audacieuse qui, après un vote parlementaire, fut officialisée en 1916. Cependant, cette conversion au statut muséal ne fut pas sans heurts pour l'intégrité architecturale. Les premières rénovations étatiques, dès 1912, se soldèrent par la regrettable destruction des ailes latérales de la cour d'honneur, altérant considérablement la volumétrie et l'ordonnancement originel du bâtiment. Une vision d'utilité publique parfois peu soucieuse de la probité patrimoniale, faisant de l'hôtel un palimpseste architectural, superposition d'époques et de goûts. Aujourd'hui, l'hôtel Biron, abritant le musée Rodin depuis 1919, a connu une vaste campagne de rénovation entre 2012 et 2015, tentant de retrouver une part de sa dignité passée. Le retour des riches décorations d'origine, celles qui n'avaient pas été vendues par les religieuses, et la création d'une couleur « Biron Gray » dédiée, soulignent l'ambition de concilier l'esprit du lieu avec la fonction muséale. Il demeure un édifice emblématique du siècle des Lumières parisien, non pas tant par une innovation formelle audacieuse que par la richesse de son histoire, un miroir des vicissitudes du goût, du pouvoir et des destins individuels, du financier parvenu à l'artiste immortel. L'on se souvient d'ailleurs que Charles de Gaulle, avec une pointe de pragmatisme mâtiné de principes, avait écarté l'idée d'y installer une résidence présidentielle, jugeant « peu convenable » d'occuper un bien que la République avait confisqué aux « dames du Sacré-Cœur ». Une considération morale qui, curieusement, ne s'était pas appliquée à l'ensemble du domaine…