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Château de Choisy-le-Roi

Château de Choisy-le-Roi

Allée de Bourgogne, Choisy-le-Roi

L'Envolée de l'Architecte

Le château de Choisy-le-Roi, aujourd'hui une entité quasi évanescente, offre un cas d'étude mélancolique sur la permanence illusoire des fastes royaux et l'impitoyable érosion du temps. Commencé à la fin du XVIIe siècle sous l'impulsion de la Grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV, l'édifice s'est d'abord articulé autour d'une maison de plaisance modeste, transformée par Jacques IV Gabriel. Si le fronton sculpté et les décors intérieurs furent confiés à Le Hongre et de la Fosse, la princesse, avec une singulière obstination, ignora les préceptes d'André Le Nôtre concernant les jardins. Ce dernier, trouvant le site ingrat – On n’y voyait la rivière que comme par une lucarne – plaidait pour un déboisement radical. Mais la commandeuse préférait la contemplation du trafic fluvial depuis sa chambre, une aspiration personnelle primant sur la grande ordonnance classique. Cette dialectique entre la vision hiératique du paysagiste et le désir intime de l'occupant est symptomatique de ces aménagements. Les parterres de broderies, agencés en perspective fuyante pour amplifier l'espace exigu entre le château et la Seine, et la monumentale Orangerie – non sans rappeler celle de Saint-Cloud – tentaient d'imprimer une majesté qui peinait à s'ancrer dans un site jugé peu propice. Les goulottes et salles de verdure, telle la salle de l'Octogone, esquissaient des parcours idéaux pour les conversations aristocratiques. Le destin du château, après un intermède sous le Grand Dauphin et la famille de Louvois, bascula véritablement sous Louis XV. Ayant acquis le domaine en 1739, le souverain en fit sa maison familiale, par opposition aux résidences d'État plus protocolaires. Son Premier architecte, Jacques-Ange Gabriel, doubla le corps central, augmentant la capacité d'accueil sans sacrifier l'intimité. La création du Petit Château et, notamment, de sa table volante – merveille de mécanique dissimulant le service depuis le sous-sol – illustre ce raffinement poussé à son paroxysme, une ingéniosité au service du plaisir discret. Choisy devint le théâtre de la vie de cour délestée de ses contraintes les plus rigides. Madame de Pompadour y tint salon et y organisa ces fameux soupers fins, où le service à la française atteignait des sommets de sophistication, loin de la rigidité versaillaise, offrant une célébration des produits de qualité et d'une cuisine inventive, parfois plus luxueuse lors des jours de maigre. C'est également à Choisy, dans ses serres, que l'ananas fut acclimaté en France, détail curieux d'une époque de curiosité botanique. L'ornementation, dont témoigne l'illustre *Vénus au bain* de Christophe-Gabriel Allegrain, commandée pour le château en 1755, reçut l'éloge vibrant de Diderot. La sculpture, avec son naturalisme charnel, ses chairs pleines et sa pose suggestive – malgré un marbre imparfait et un discret pont nécessaire à la stabilité derrière la nuque – illustrait parfaitement le moment de perfection de l'Art français propre au règne de Louis XV. Pourtant, cette apogée fut éphémère. Sous Louis XVI, le déclin s'amorça, le démeublement précédant de peu la Révolution et la spoliation progressive. Les décors intérieurs, précieuses boiseries Louis XV, disparurent dans l'indifférence générale de l'Empire. Le XIXe siècle, avec l'arrivée du chemin de fer, consomma la destruction des bâtiments principaux. Les communs de Gabriel, eux, subsistèrent plus longtemps, réaffectés à une faïencerie, avant d'être finalement sacrifiés dans les années 1960. La tentative de Georges Poisson de sauver les façades du Petit Château, en les proposant pour le parc de Sceaux, fut malheureusement ignorée par une municipalité dont le grand projet d'urbanisme inspiré des théories de Le Corbusier préféra l'oblitérer totalement. De cette splendeur, ne demeurent aujourd'hui que des vestiges modestes : les deux pavillons d'entrée, un mur semi-circulaire, et une église paroissiale restaurée qui abrite toujours les loges du roi et de la reine. Quelques artefacts dispersés subsistent, tel l'escalier en fer forgé visible à Rouen. Ironiquement, c'est au cœur de ce parc qu'une comptine populaire, Nous n'irons plus au bois, aurait pris naissance, comme une prémonition de sa disparition et de l'oubli. Choisy-le-Roi est ainsi devenu un palimpseste architectural, où les strates de l'histoire, jadis fastueuses, ont été recouvertes par une modernité dont la force fut de rendre ce passé presque illisible.